Quand les médias manquent d’argent pour subsister ou se créer, beaucoup font appel à la générosité publique via le crowdfunding. Suffisant ? Pas si sûr.

Depuis février, Alternatives Economiques a lancé une campagne de crwfunding par "palier". Plus de 73 000 € ont déjà été récoltés. Crédit : Victorine Gay.

Depuis février, Alternatives Économiques a lancé une campagne de crowdfunding par “palier”. Plus de 73 000 € ont déjà été récoltés. (Photo : V. Gay.)

Lorsque le grand reporter Emmanuel Razavi et le photo-journaliste Alain Buu s’associent pour un reportage multimédia sur une Espagne en crise, ils n’ont pas de quoi le financer. Ils se tournent alors vers le financement participatif via la plateforme KissKissBankBank. Résultat : c’est un succès et ils récoltent 6 000 euros. Nous sommes en juin 2010, le crowdfunding, littéralement le “financement par la foule”, commence tout juste à se développer en France.

Six ans plus tard, l’Europe compte des centaines de sites de financements participatifs (230 en mai 2014 selon European crowdfunding network) pour tout type de projets, dont certains à visée journalistique. Parmi eux, deux plateformes se démarquent : Ulule et KissKissBankBank, toutes deux créées en 2010 et au rayonnement européen. Leur concept est simple : un projet est mis en ligne sur leur site, généralement accompagné d’une campagne de communication pour expliquer à quoi servira l’argent récolté.

Le pure-player Les Jours est un exemple de crowdfunding réussi. Il a été lancé par des anciens de Libération le 11 février 2016.« Il nous fallait réunir un million d’euros pour faire fonctionner le site pendant 18 mois », explique le co-fondateur de Les Jours, Raphaël Garrigos. Leur appel aux dons sur le site KissKissBankBank, relayé par les médias, avait pour objectif 50 000 euros. Les Jours ont réuni 80 175 euros après quarante-et-un jours de campagne seulement. Ce que Adrien Aumont, co-fondateur de KissKissBankBank, explique par « l’envie des gens de défendre un projet de journalistes qu’ils apprécient ».

Du crowdfunding à l’actionnariat de presse

En l’espace de six ans, des centaines de projets journalistiques ont bénéficié du crowdfunding. C’est l’un des symptômes d’une presse française en crise : par manque de ressources financières, elle investit moins dans l’enquête ou le reportage de longue durée pour ses pigistes. C’est ce que souligne l’économiste Julia Cagé dans son ouvrage Sauver les médias, capitalisme, financement participatif et démocratie : en évoquant « une crise de qualité de la presse française ». Pour y remédier, certains journalistes se lancent dans le crowdfunding pour financer leurs enquêtes ou reportages. Un moyen pour le donateur d’investir et de s’investir dans les médias. C’est le journalisme participatif.  Mais certaines voix s’élèvent contre cet appel à la générosité des lecteurs. « Cette mission de financement des reportages, c’est aux journaux de l’assurer, rappelle Alain Buu. Ce n’est pas le rôle du lecteur ». Le photo-journaliste estime que la généralisation du financement participatif risque de désengager de plus en plus les journaux dans le financement des reportages.

En juin 2015, le pure-player Les Jours avait utilisé le crowfunding pour financer son lancement. 80 175 € avaient été récoltés.

En juin 2015, le pure-player Les Jours avait utilisé le crowdfunding pour financer son lancement.
80 175 € avaient été récoltés.

Malgré ce risque, certains médias impliquent toujours plus leurs lecteurs, comme Enquête ouverte, un site participatif créé par la journaliste Tatiana Kalouguine. Le site propose « l’idée d’un journalisme ouvert, où les enquêtes se construisent avec la participation active du public ». En échange des financements, Enquête ouverte promet une transparence totale de l’utilisation qui est fait de cet argent. Le site permet aussi aux donateurs de s’impliquer dans l’enquête : « Faire appel à la participation du public est selon nous un “booster” de journalisme ». Intégrer le citoyen dans une enquête, c’est ce que préconise Julia Cagé dans une interview sur bcsnews.fr. Pour elle, le financement participatif tel qu’on le connait aujourd’hui n’est pas suffisant. « Le crowdfunding ne se développera véritablement que s’il s’agit d’apports en capital – donnant lieu à des droits de vote – et pas de simples dons. » Une nouvelle stratégie économique qui séduit Les Jours. Après une campagne de crowdfunding en juin 2015, le pure-player a choisi de se lancer dans l’actionnariat de presse. Depuis le début du mois de mars, les lecteurs peuvent entrer au capital de ce nouveau média. L’économiste Julia Cagé a résumé l’enjeu des Jours le 12 février dernier, lors de la présentation du site pilote : « Les Jours cherchent 750 000 euros. Si un industriel fait un chèque de ce montant, il s’achète un média et de l’influence politique. Si 750 personnes font un chèque de 1000 euros, elles cofinancent un média indépendant. »

Le crowdfunding pas toujours suffisant

« Faire entendre une autre voix », un « média fait pour vous », ou encore « financer le développement d’avenir », voilà pourquoi les médias déjà existants font appel au crowdfunding. Nice Matin, Alternatives Economiques ou encore Causette, tous ont fait appel au financement participatif pour faire face à des difficultés financières. « Le domaine du crowdfunding est désormais bien développé et opérationnel, comme le montre la levée de fonds importante réussie au profit de la reprise de Nice Matin », explique le sociologue des médias Jean-Marie Charon dans son rapport Presse et numérique – L’invention d’un nouvel écosystème. Le quotidien régional, qui était en redressement judiciaire, a pu être racheté par un groupe de salariés en novembre 2014. Le coût total de ce rachat est de 14 millions d’euros. 376 275 euros ont été financé via la plateforme Ulule grâce à 2 733 contributeurs. Une somme qui reste dérisoire face aux huit millions investis par Bernard Tapie qui, en échange, a mis la main sur Corse-Matin.

« Le crowdfunding n’est pas indispensable aux médias, souligne Adrien Aumont. Mais cela ouvre de nouvelles possibilités en parallèle des financements plus traditionnels. » « Dans la plupart des cas, les fonds réunis, de quelques milliers d’euros parfois, proviennent de l’entourage proche, familles, amis », précise Jean-Marie Charon dans son rapport. Bien souvent, le financement participatif ne permet pas de financer la totalité d’un projet : certains préfèrent demander une somme moins importante que celle dont ils ont besoin pour être certain de récolter des fonds. C’est notamment le cas de la revue Alternatives économiques. En difficulté financière, le journal a lancé une campagne de crowdfunding par “palier” sur Ulule. Depuis le début du mois de février, plus de 73 000 euros ont ainsi été récoltés et deux paliers sur quatre ont été franchis. « Cela nous a permis d’atteindre plus facilement la somme minimum et de créer un engouement autour de notre projet », assure Vincent Grimault, l’un des journalistes d’Alternatives Economiques. Sauf que le financement participatif n’est pas toujours suffisant. Après avoir récolté plus de 105 000 euros sur Ulule en juin 2014, Terra éco n’a pu échapper à un redressement judiciaire en juillet 2015. « Notre campagne a été un vrai succès, souligne David Solon, directeur de la rédaction. Le seul problème, ce sont les investisseurs “conventionnels” qui n’ont pas répondu à l’appel. »

Jeanne LAUDREN et Wilfried REDONNET

Les quatre familles du crowdfunding

Le principe du crowdfunding, ou financement participatif, est de financer des projets via un grand nombre de personnes, chacune apportant une petite somme d’argent. Si toutes les plateformes de crowdfunding se basent sur le triptyque “foule + internet + financement”, il peut prendre quatre formes.

Les dons. Il s’agit de lever des fonds sur Internet. L’Humanité, Terra éco ou encore Charlie Hebdo ont déjà utilisé ce mode de financement.

Le financement sans contrepartie financière. Les internautes reçoivent des contreparties en nature (abonnement, cadeaux, invitations) en fonction du montant versé. Ce n’est pas un investissement mais un don. Society en a usé au moment de sa création au premier trimestre 2015.

Le financement avec prise de participation. En donnant, l’internaute devient co-producteur du projet et, s’il fonctionne, le donateur a le droit à des contreparties financières. Après un appel aux dons en juin 2015, Les Jours ont décidé de se lancer dans l’actionnariat de presse.

Le prêt participatif. Il s’agit du secteur qui regroupe les prêts entre particuliers, les micro-crédits ou encore les prêts de particuliers aux entreprises. Cette solution est encore très peu utilisée par les médias.

Deux conférences pour compléter cet article : mercredi 9 mars de 9h30 à 11h «Reportage, média, financement participatif : trouvez vos mécènes» suivi de 11h00 à 12h30 de «Quand les citoyens financent l’info».