Les attaques menées en janvier 2015 contre la rédaction de Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher ou encore la nuit d’horreur au Bataclan … Ces événements traumatisants ont laissé bon nombre de citoyens en proie à de multiples questions. En face, les thèses du complot font florès. Plus un événement est médiatisé, plus elles sont nombreuses. 

Capture d'écran Spicee

Capture d’écran Spicee

« Confrontés à une catastrophe telle que celle des événements de janvier à Paris, certains veulent une cause forte. Un tel cataclysme ne peut être le fait de quelques individus de 30 ans au triste destin. » Comme l’explique Jérôme Jamin, sociologue et auteur du livre L’imaginaire du complot, certains citoyens ont parfois du mal à accepter la réalité de notre histoire. Doutant de la version officielle des événements, ils cherchent à s’informer autrement.

C’est là que les conspirationnistes interviennent. Avec leurs théories, ils proposent une autre lecture de l’histoire et de la société. Une lecture selon laquelle, « derrière les détenteurs apparents du pouvoir, il existe un pouvoir caché qui est le vrai pouvoir et dont les maîtres tirent les ficelles à l’insu des peuples. » Avec l’avènement d’Internet, ces thèses se répandent facilement, aussi facilement que les articles des grands journaux. Thierry Meyssan, l’une des grandes figures du conspirationnisme en France, traduit ses articles en douze langues. Et il est parfois dur pour un citoyen – et en particulier un jeune – de démêler le vrai du faux. « A l’adolescence, les jeunes sont souvent en rébellion contre les institutions, explique Vincent Goulet, sociologue. Il y a forme d’émulation dans les groupes d’adolescents, ils ont souvent tendance à penser que des puissants tirent les ficelles. »

Des adolescents, Sophie Mazet en voit tous les jours. Professeur d’anglais dans un lycée de Saint-Ouen, elle donne des cours d’auto-défense intellectuelle pour apprendre à ses élèves à développer leur esprit critique. « A cet âge, les jeunes sont très curieux, constate-t-elle. Ils sont souvent méfiants vis-à-vis des médias. Alors ils essayent de s’informer par eux-mêmes, surtout grâce aux vidéos, et peuvent alors être soumis aux théories du complot. » Les conspirationnistes ont d’ailleurs bien compris le fonctionnement d’Internet et savent comment présenter et faire circuler leurs idées de la manière la plus efficace possible. Ils s’appuient sur des sites, des blogs et des vidéos pour relayer leurs thèses, en copiant au maximum les techniques des grands médias. Aujourd’hui, on recense plus de 500 sites conspirationnistes en langue française dont les plus célèbres sont Réseau International et Wikistrike.

Discours des journalistes, « contre-vérités d’élites »

« Il existe depuis longtemps une situation de précarité chez les journalistes, qui se censurent parfois pour ne pas déplaire à leur rédacteur ou aux actionnaires qui dirigent leur journal, continue Jérôme Jamin. Et on se rend compte aujourd’hui que cela a jeté un discrédit sur leur profession. » Difficile alors pour les médias de rétablir un lien de confiance avec les citoyens et de démonter les théories du complot. Pour les conspirationnistes purs et durs, tout ce qui provient des médias n’est que mensonge et contre-vérités d’élites, complot caché et petits arrangements entre puissants. Mais les médias peuvent encore avoir une influence sur les indécis. C’est le défi que s’est lancé le média Spicee, uniquement disponible sur le web.

Thomas Huchon est journaliste et membre de l’équipe de Spicee. En 2014, il propose à l’équipe du site de s’intéresser à ces questions. « Spicee est un site web qui fait de la vidéo et du grand reportage sur Internet, explique-t-il. Il était normal de s’intéresser aux phénomènes qui se produisent sur cette plate-forme. Ceux qui font le plus d’audience sur Internet et qui ne sont pas liés aux grands médias sont les conspirationnistes. » Thomas Huchon et l’équipe de Spicee décident de réaliser une vidéo, relayant une thèse complotiste inventée par eux-mêmes et de la diffuser sur Internet. « Nous voulions observer la manière dont elle allait vivre sur le web, si elle allait être reprise, avec ou sans vérification, en bref montrer l’envers du décor de ces sites. » En trois semaines sur le web, la vidéo est publiée par de nombreux internautes sur Facebook, vue plus de 9 000 fois sur Youtube et reprise par les deux grands sites de théories du complot, Réseau International et Wikistrike. Sans aucune vérification. « Il y a une sorte de frénésie à faire valoir ces idées, s’alarme Thomas Huchon. Certains conspirationnistes postent entre 80 et 200 publications par jour sur Facebook. »

Pour lutter contre le développement de ces théories, l’équipe de Spicee s’est rendue dans des collèges et des lycées, pour montrer leur reportage à des jeunes. Une démarche qu’approuve totalement Sophie Mazet. « Ce que leur proposent les théories du complot est alléchant : une vision “totalisante” du monde. Aujourd’hui, il faut accepter l’idée de ne pas être informé sur tout, de ne malheureusement pas toujours pouvoir tout expliquer. »

 

Les théories du complot dans l’histoire

 

Le phénomène des théories du complot n’est pas une nouveauté. « Depuis toujours, des rumeurs ont circulé dans la société et leur fonctionnement était le même qu’à l’heure actuelle, explique Vincent Goulet. La différence réside dans le fait qu’aujourd’hui, ces théories sont relayées de manière beaucoup plus massive grâce aux nouvelles technologies. »

Les historiens situent les premières théories du complot à la Révolution française. En 1798, l’abbé Augustin Barruel écrit Mémoires pour servir à l’esprit du jacobisme, un livre dans lequel il affirme que la Révolution serait une conspiration anti-chrétienne. D’autres thèses circulent, selon lesquelles cet événement serait un complot maçonnique ou des Illuminati. Pour l’historien des religions Emmanuel Kreis, la Révolution correspond au début de « l’ère de l’incertitude et de l’indécis. L’histoire n’obéit plus aux plans divins, la société se trouve livrée à elle-même, sans vérité transcendante. »

Au XX ème siècle, ces théories s’enracinent particulièrement aux États-Unis. L’exemple le plus marquant reste celui du Mccarthysme et de la peur d’un complot communiste. En 1945, le philosophe Karl Popper donne la première définition de la thèse complotiste comme « l’opinion selon laquelle l’explication d’un phénomène social consiste en la découverte des hommes ou des groupes qui ont intérêt à ce qu’un phénomène se produise […] et qui ont planifié et conspiré pour qu’il se produise. »

L’assassinat de John F. Kennedy en 1962 a par exemple donné lieu à un grand nombre de théorie du complot. Plusieurs groupes ont été accusés de l’avoir tué comme la CIA, le vice-président ou l’extrême droite américaine. C’est d’ailleurs suite à cet événement que l’expression « théorie du complot » est utilisée pour la première fois en France, dans un article du Monde publié le 7 octobre 1966. L’avènement d’Internet bouleverse aujourd’hui les moyens de transmission de ces théories. Alors qu’au XIXe et XXe siècle, elles se propageaient surtout en version papier, dans des librairies spécialisées ou des groupes politiques et religieux particuliers, elles sont maintenant massivement relayées sur les réseaux sociaux ou expliquées sur des blogs personnels. Depuis les attentats à Charlie Hebdo et au Bataclan, elles sont de plus en plus médiatisées.

« Le plus important : ne pas se placer dans une posture dénonciatrice »

Jérôme Jamin est professeur de sciences politiques à l’université de Lièges et auteur du livre L’imaginaire du complot.

« Si les théories du complot peuvent prendre racine dans notre société, c’est parce que certains citoyens ne font plus confiance aux médias, ils ne les voient pas comme des organes indépendants. L’une des solutions pour recréer du lien entre les journalistes et le public pourrait être la réalisation de davantage d’émissions qui montrent le dessous des cartes ou qui reviennent sur les grands événements historiques sujets à controverse.

Il faut que les journalistes prouvent qu’ils sont prêts à dénoncer et révéler des choses qui ne plaisent pas forcément au pouvoir. Mais il faudrait aussi que ces enquêtes soient pluralistes, qu’on tape sur les chrétiens comme sur les musulmans, sur Poutine comme sur Obama.

De nombreux médias l’ont compris et se montrent capables de critique du pouvoir. Tout cela permettra d’inverser la tendance et de diminuer ce sentiment que les médias et le monde sont à la botte du pouvoir politique. Concernant les jeunes, qui peuvent être plus sensibles à ces théories, il serait judicieux d’organiser des rencontres avec des journalistes. Cela permettrait de briser le mur qui s’est crée entre eux, Et le plus important reste de ne pas se placer dans une posture dénonciatrice et de bien comprendre que chacun peut, un jour ou l’autre, douter et se retrouver confronté à ce genre de théories. »

Célia HABASQUE

Conférence le mercredi 9 mars, « Comment lutter contre les théories du complot ? » de 18h à 20h.