[INTERVIEW] Charles Enderlin : « Ma quatrième identité, c’est journaliste »

(Photo : Lucas Turci/EPJT)

Charles Enderlin revient sur ses cinquante années de correspondance en Israël dans son dernier livre De notre correspondant à Jérusalem. Il fait découvrir aux lecteurs les coulisses de ses reportages et leur préparationn.

De votre correspondant à Jérusalem retrace cinquante ans d’histoire israélo-palestinienne, quel est l’objectif de ce livre ?

Charles Enderlin. Ce n’est pas une autobiographie mais l’histoire d’un journaliste qui l’est devenu par hasard. C’est le making-of d’un point de vue technique. On apprend comment j’ai eu accès à certaines sources, contacts et documents. C’est un livre professionnel mais ça ne m’empêche pas d’exprimer mon opinion personnelle vis-à-vis des intégristes en tout genre : djihadistes ou colons d’extrême droite, il y a des terroristes des deux côtés. Du point de vue de l’éthique, il est indispensable d’aller voir ces extrémistes. Il est difficile pour les Occidentaux, les Français laïcs, d’imaginer la religion politique qui existe dans cet univers. Les djihadistes, le Hamas, fonctionnent pour les générations suivantes. L’Afghanistan est un bon exemple : les talibans sont la création des Saoudiens et des Américains pour lutter contre les soviétiques. Tout le monde a joué avec le feu et l’incendie est là.

Comment le fait d’être juif a joué sur votre travail en Israël ?

C. E. J’ai toujours joué carte sur table. Je débarque, je dis : « Je suis juif, Israélien et Français » et j’ai toujours été reçu partout. Il n’y a que la communauté juive d’extrême droite qui a tenté de délégitimer mon travail. Avec France Télévisions, on s’est battu pendant douze ans contre leurs procédures judiciaires.

Dans votre livre, vous parlez aussi de votre identité de journaliste. Qu’est-ce qu’elle représente pour vous ?

C. E. Je demande toujours aux gens de me regarder comme un journaliste. C’est ma quatrième identité. Je reste au plus proche de leur réalité. Je salue d’ailleurs ces gens, de tous horizons, qui m’ont reçu. Un imam du djihad à Gaza m’a d’ailleurs dit un jour : « You are a funny jew ! »

Quelle est la plus-value d’un correspondant face aux envoyés spéciaux ?

C. E. L’avantage c’est qu’on est en poste pour une longue durée. Cela permet de connaître le terrain, d’avoir les contacts. Je conseille aux jeunes journalistes de se faire un réseau. Il faut tout simplement faire l’effort de sortir, d’aller voir les gens même quand il n’y a pas de sujet. Ne pas craindre d’aller voir ceux qui ont des idées totalement opposées à leur position. S’il n’y a plus personne sur le terrain, tout le monde fait la même salade avec la même dépêche de l’AFP. C’est la mort du journalisme.

Quels conseils avez-vous pour des jeunes journalistes qui souhaitent partir ?

C. E. Il faut empêcher les jeunes qui sortent d’école de partir sans moyens dans des endroits dangereux pour se faire connaître. Les rédactions les utilisent de manière scandaleuse et paient des clopinettes. Ne risquez pas votre peau alors même que vous n’avez pas l’assurance d’avoir un poste derrière. Trouvez-vous un sujet de niche, apprenez une langue rare. Commencez dans une rédaction et grimpez.

Propos recueillis par Carla Bucero–Lanzi et Laure d’Almeida

[INTERVIEW] Baptiste Bouthier : « On avait tous conscience que l’histoire se déroulait sous nos yeux »

(Photos : Lucas Turci/EPJT)

À l’occasion des Assises du journalisme 2021, le journaliste Baptiste Bouthier présente sa première bande-dessinée, 11 septembre 2001 – Le jour où le monde a basculé, illustrée par Héloïse Chochois*.

Cette bande-dessinée est le résultat d’une collaboration avec la revue Topo, une revue dessinée pour les moins de 20 ans. Qu’elle était l’objectif de ce projet ?

Baptiste Bouthier. Topo est une revue bi-mensuelle qui décrypte l’actualité par le dessin. À l’occasion des 20 ans du 11 septembre, nous voulions raconter cet événement à un public trop jeune pour s’en souvenir. Leur raconter ce qu’il s’est passé, comment les informations arrivaient au compte-goutte en France. Le personnage principal est une adolescente, Juliette. Elle permet aux lecteurs de s’identifier et de comprendre l’impact que cela a eu sur le monde dans lequel ils vivent.

Dans la BD, Juliette a 14 ans au moment des attentats, l’âge que vous aviez à l’époque. Quels souvenirs en gardez-vous ? 

B. B. Comme Juliette, j’ai appris le drame par ma mère en rentrant du collège. Je n’ai pas bien compris sur le moment mais en voyant les images plus tard. On avait tous conscience que l’histoire se déroulait sous nos yeux. La façon la plus véridique de raconter, c’était de montrer ce que j’ai vécu. Il y a aussi les souvenirs de la dessinatrice Héloïse, et de nos proches. Tout le monde se souvient de ce qu’il faisait au moment de l’attentat. Juliette est un personnage fictif mais c’est un assemblage de souvenirs réels.

Avant d’être une fiction, c’est un travail journalistique. Comment avez-vous documenté votre travail ? 

B. B. Il y a des téra octets de vidéos sur le sujet. On cherchait des informations vérifiées et des témoignages complets et précis. Puis il y a eu la mise en scène. Comment mettre concrètement ces témoignages en dessins. Héloïse s’est basée sur de nombreuses photos des tours, de Georges W. Bush… Elle a vraiment travaillé en s’appuyant sur de vrais documents.

Y a-t il des difficultés à illustrer un événement tragique ?

B. B. Héloise avait la volonté de ne pas ajouter du pathos au pathos, avec des illustrations sombres. Mais on ne pouvait pas mettre de couleurs fluo non plus. Nous avons choisi des couleurs pastel, douces. Du rouge pour la France, du bleu pour les Etats-Unis, pour l’alternance des récits. Il n’y pas beaucoup d’images violentes du 11 septembre. Il n’y a pas d’entre-deux. Les gens sont sortis presque indemnes ou sont morts dans les tours. La violence, ce sont les gens qui sautent par les fenêtres. Nous avons choisi de les représenter. J’ai eu des reproches mais on ne pouvait pas ne pas montrer ça.

Recueilli par Chloé Plisson et Manuela Thonnel

(*) Une co-édition Dargaud et Topo.

[INTERVIEW] Karine Lacombe et Fiamma Luzzati : « Notre roman graphique est un témoignage instantané caméra à l’appui »

(Photo : Eléa N’Guyen Van-Ky/EPJT)

Karine Lacombe, cheffe du service infectiologie de l’hôpital Saint-Antoine à Paris, et Fiamma Luzzati, illustratrice de bandes dessinées et autrice du blog L’Avventura, publient La Médecin, aux éditions Stock. Ce roman graphique retrace le quotidien sous tension des soignants à l’hôpital durant la première vague de Covid-19.

Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de votre ouvrage ? Quelle importance accordez-vous au témoignage ?

Karine Lacombe. Pendant la première vague de Covid-19, chacun était confiné chez lui. On entendait beaucoup de choses à propos du virus. Mais personne ne savait ce qui se passait à l’intérieur des hôpitaux. L’idée était donc d’offrir au lecteur une vision de l’hôpital durant cette crise, à la manière d’un reporter avec sa caméra à l’épaule. Ce qui m’importait, c’était aussi d’apporter mon témoignage de femme médecin, de mère de famille et de cheffe du service infectiologie en temps de crise, d’où le titre du roman.

Comment est née votre collaboration ?

K. L. L’histoire est partie de nos deux éditrices, dont l’une est très engagée. Elles m’ont contactée en mars 2020 car elles avaient envie de publier un livre au sujet de la crise sanitaire vue à travers mon regard. Elles m’ont tout de suite proposé la forme du roman graphique pour rendre l’histoire accessible à tous. Nous avions donc besoin d’une illustratrice de bandes dessinées. Elles se sont naturellement tournées vers Fiamma Luzzati.

Fiamma Luzzati. Je tiens un blog dessiné au sein du journal Le Monde. À l’époque, la rédaction ne traitait que du Covid, j’avais donc l’habitude d’élaborer des illustrations en lien avec le virus.

Pourquoi avoir choisi le support du roman graphique ? Y a-t-il une volonté de vulgarisation ?

K. L. Effectivement, la visée de ce roman est pédagogique et informationnelle. Notre objectif est de nous adresser à tout le monde. D’ailleurs, plusieurs pages consacrées à des explications scientifiques sont présentes dans l’ouvrage.

La couverture du roman vous montre vous, Karine Lacombe, fixant le lecteur derrière un hublot, au sein de votre service hospitalier. Que signifie-t-elle ?

K. L. Cette couverture, c’est un peu l’hôpital qui regarde le monde, à un moment où personne ne sait ce qu’il s’y déroule. Et, en ouvrant le livre, le lecteur est invité à passer derrière le hublot, à pénétrer l’intérieur des lieux.

La couleur bleue domine les illustrations. Pourquoi ?

F. L. Le bleu renvoie spontanément au domaine de la santé.

K. L. C’est aussi une couleur porteuse d’espoir.

Comment expliquez-vous la dernière page de l’ouvrage ?

K. L. La fin était un peu prémonitoire. On l’a ajoutée peu de temps avant la publication. Sur la dernière page, mon personnage revient à l’hôpital. Il revient parce qu’on entre dans la deuxième vague de l’épidémie.

 

Recueilli par Éléa N’guyen Van Ky et Claire Ferragu

(*) Editions Stock

[INTERVIEW] Ariane Chemin : « Au cours de la pandémie, la raison a laissé la place aux croyances »

Ariane Chemin, grand reporter au Monde, a publié en juin 2021, en compagnie de Marie-France Etchegoin, le livre Raoult. Une folie française*. Elle partage les coulisses de l’enquête sur ce personnage controversé.

(Photo : Lucas Turci/EPJT)

Est-ce la personnalité clivante de Didier Raoult qui vous a donné envie d’écrire ce livre.

C’est assez rare de voir surgir sur la scène politique quelqu’un aussi rapidement, avec une telle notoriété et qui divise autant. Nous avons tous assisté à des engueulades autour d’une table sur cette question. Ça me rappelle le référendum sur l’Europe de 2005 où des familles se déchiraient sur le sujet. De manière très anecdotique et très personnelle, j’ai attrapé la Covid en novembre 2020 pendant un reportage en Corse. J’ai appelé le meilleur généraliste de la ville qui ne s’est pas déplacé mais qui m’a prescrit le protocole Raoult. Et ça m’a interrogé car des études montraient déjà que la chloroquine ne marchait pas. Et, surtout, avant de juger quelqu’un de manière péremptoire, le meilleur moyen c’est de faire une enquête.

Est-ce qu’il y a une certaine autocritique chez lui ? 

Il n’y en a aucune. C’est sa psychologie, son caractère. Quand il nous a reçu, il était très aimable mais il s’est braqué au moment où on lui a demandé s’il ne regrettait rien car cela aurait du être son moment, en étant l’un des plus grands microbiologistes. Il s’est fâché en disant qu’il avait marqué cette pandémie comme personne et il s’est fermé avant de redevenir plus sympathique. 

La moitié du livre est consacrée à son parcours avant l’arrivée de la Covid-19 et notamment à son enfance. Pourquoi vous y êtes vous intéressé ? 

Il a une vie romanesque. Il se construit contre son père médecin, lui dit qu’il ne fera jamais médecine. Il grandit à Dakar puis Marseille prend une grande importance pour lui. Parler de sa vie, c’est aussi une manière de montrer que cet homme qui se dit antisystème en fait d’une certaine manière partie.

Raoult. Une folie française. Pourquoi ce titre ? 

Cela aurait pu être « une passion française ». D’abord, ça raconte un moment très particulier, dont tous les Français se souviendront, marqué par le confinement, la maladie, la peur. Ensuite ça a été un moment politique, presque un moment « trumpien » dans l’histoire française. L’idée qu’au cours de la pandémie, la raison a laissé la place aux croyances. C’était intéressant de le raconter. Il y a toujours eu dans l’histoire de la médecine des personnalités qui n’étaient pas dans les clous et qui ont découvert des choses. Il ne faut pas mépriser, a priori, quelqu’un qui n’est pas d’accord avec tout le monde, surtout avec son passé. Il a reçu le prix de l’Inserm qui est la 2e distinction après le prix Nobel. Une folie, c’est parce que la France s’est emballée pour Didier Raoult, y compris le président de la République. C’est le seul pays où on a connu l’émergence d’une personne comme cela. La chloroquine a été évoquée par Donald Trump, Elon Musk, Jair Bolsonaro. Cela a été planétaire.

Au cours de votre carrière, vous avez enquêté sur différentes personnalités proches du pouvoir (Dominique Strauss-Khan, Alexandre Benalla…), qui ont vu leur carrière brisée par leurs actes. Didier Raoult a eu une expérience similaire. Est-ce la compréhension de l’ambition et des contradictions des personnes influentes qui vous fascine ?

Ce n’est pas le pouvoir qui me fascine mais les personnages qui sont plein d’ambitions et qui se laissent brûler les ailes en s’y approchant. L’ambition, c’est intéressant à ausculter. Elle peut devenir une folie et vous entraîner vers la chute. Ce sont des cas typiques de personnes qui étaient promises à un avenir éclatant mais avec quelque chose de supplémentaire pour Didier Raoult : le déni. Il a toujours persisté dans ses idées.

Recueilli par Lisa Morisseau et Paul Vuillemin

(*) Aux éditions Gallimard

[Interview] Béatrice Denaes : « Les transidentités, on n’en parle pas et mon témoignage pouvait devenir intéressant »

Photo : Lucas Turci/EPJT

Ancienne journaliste à Radio France, Béatrice Denaes était présente aux Assises du journalisme, ainsi qu’au salon du livre, samedi 2 octobre. Elle présentait son ouvrage Ce corps n’était pas le mien – Histoire d’une transition tant attendue. C’est à l’arrivée de la retraite que Béatrice Denaes s’est sentie prête à parler de sa transidentité. Elle a arrêté de se présenter comme homme en 2019 et retrace son histoire dans son livre. 

 

Pourquoi avez-vous écrit ce livre ?

À l’origine, c’était pour mes enfants. J’avais envie de laisser une trace qui leur raconte ma vie, qui leur explique que j’avais passé toute ma vie à me cacher. Je suis journaliste, je hais mentir. Pour moi, ce n’était pas du mensonge mais une omission : je savais ce que je ressentais pourtant je ne savais pas mettre de mots dessus. Je voulais leur expliquer, non pas pour les faire pleurer, toute la souffrance que j’ai vécu, que j’ai pu ressentir et aussi le bonheur que j’ai eu de les avoir. Même si j’ai eu la souffrance interne de ne pas les porter, d’accoucher et ça, ça restera le plus gros manque de ma vie. J’ai vécu la grossesse de ma femme et leur naissance par procuration. Ce livre c’était vraiment pour témoigner pour eux. En parlant avec mes amis journalistes, ils m’ont dit qu’il fallait que je le publie. Les transidentités, on n’en parle pas et mon témoignage pouvait devenir intéressant.

Vous avez passé votre vie à faire témoigner les autres et, là, c’est vous qui avez témoigné. Comment vous sentez-vous d’avoir échangé les rôles ?

Oui, c’est étrange, le « je ». Je l’ai banni depuis des années parce que, c’est ça qui est génial dans le métier de journaliste, c’est de faire parler les autres. Ça a toujours été mon idée en tant que journaliste, de faire bouger les mentalités des auditeurs, des lecteurs, des téléspectateurs et là, je me suis retrouvée dans une autre situation. Même si je connais les ressorts du témoignage, je dois reconnaître que ça fait bizarre d’être la personne qui témoigne. On a plus l’habitude de poser les questions que d’y répondre en effet, mais on s’y fait.

Est-ce qu’il y aura une autre étape pour vous, après votre livre, pour vous engager sur la question de la transidentité ?

Oui et je me suis déjà engagée. Quand j’ai fait ma transition médicale, je n’ai pas été bien reçue par une association réputée alors que j’allais très mal et que j’avais besoin de soutien. Je me suis dit que je voudrais qu’il existe une association entre médecins et personnes concernées pour faire avancer les choses. Le parcours médical était et, il l’est toujours, très psychiatrisé.

Cela m’a poussé à créer quelque chose avec les médecins et, finalement, ils avaient la même idée puisqu’en novembre dernier, nous avons créé une association qui s’appelle Trans Santé France. Nous nous retrouvons entre médecins, paramédicaux, personnes concernées, familles, associations, juristes, sociologues et en même pas un an d’existence, nous sommes déjà 120.

Nous avons organisé notre premier congrès à Lille, il y a même pas quinze jours et nous avons déjà des contacts. Nous voulons vraiment faire avancer les choses. On ne devrait pas avoir besoin d’un psychiatre pour déterminer si on est trans ou pas. Tout comme on ne devrait pas avoir besoin d’un juge pour attester que l’on est trans et changer d’état civil. Il y a encore pas mal de choses à faire changer et je veux le faire en position de journaliste en discutant, en informant.

Nous pensons qu’il faut simplifier ce parcours médical. Il est essentiel mais il pourrait passer par un généraliste. On parle souvent de médecins transphobes mais souvent ils n’y connaissent simplement rien et n’ont jamais étudié la transidentité. Ils ne connaissent parfois même pas les dosages donc nous voulons les accompagner. On va lancer un DIU (diplôme interuniversitaire) pour que les médecins soient formés.

Comment mieux parler de la transidentité dans les médias ?

Il faut plus en parler, même au sein des écoles de journalisme. J’ai tenu une conférence à l’Ecole de journalisme de sciences po, parce qu’en effet l’équipe pédagogique s’est rendue compte que les journalistes ne connaissent rien au sujet de la transidentité. Il y a eu beaucoup de questions très intéressantes et nous avons besoin de cet échange. Quand les gens ne comprennent pas, cela mène à la haine et à l’intolérance. Quand on connaît et qu’on réalise que chacun peut vivre sa vie comme il l’entend, cela évite ces phénomènes.

Recueilli par Lisa Peyronne et Héloïse Weisz

[INTERVIEW] Alain de Chalvron : « La télévision a la puissance d’entrer dans le salon des gens »

Alain de Chalvron, grand reporter et correspondant à l’étranger (France 2, RFI, France Inter) vient de publier le livre En direct avec notre envoyé spécial, aux éditions l’Archipel. Il partage ses souvenirs et l’envers du décor de ses reportages.

Alain de Chalvron était présent au salon du livre des Assises du journalisme 2021 (Photo : Lucas Turci/EPJT)

Comment décririez-vous votre livre En direct avec notre envoyé spécial à ceux qui ne l’ont pas (encore) lu ? 

Beaucoup me disent qu’il s’agit d’un livre d’actualité contemporaine. D’ailleurs, à propos, j’aimerais bien être en Afghanistan aujourd’hui ! C’est vrai que j’ai couvert l’ensemble des grands événements de ces trente-cinq, quarante dernières années et j’ai découvert beaucoup de choses que je souhaitais transmettre à travers ce livre. 

Depuis que vous avez commencé votre carrière, quelles évolutions du métier avez-vous pu constater ? 

Je trouve qu’il y a une évolution assez positive. Lorsque je repense à l’époque où j’étais à Beyrouth, je pouvais passer des heures bloqué à l’hôtel à attendre un coup de fil… Par exemple, au Caire, il fallait que j’aille à la poste la veille pour payer le temps de communication dont j’allais avoir besoin. Maintenant, on téléphone de n’importe où avec les téléphones satellites. On peut même envoyer des images. Ce qui est un grand progrès. Le plus gros budget, lorsque j’étais chez France 2, était le coût de la communication satellite. Lorsque j’arrivais à un endroit, avant même de traiter l’information, je devais chercher un faisceau. Sinon on se faisait doubler par notre principal concurrent TF1. Aujourd’hui avec un téléphone portable et un ordinateur tout se fait, même capter au fond du désert. 

En revanche, il y a eu moins de progrès du côté des réseaux sociaux. Tout le monde se sent journaliste, mais beaucoup sont des faux journalistes. Il y a toute sorte de manipulations : ils se disent journalistes mais ils travaillent pour un gouvernement, une idéologie, un parti politique… Au final, ils n’informent pas et laissent la voie aux fake news. Cela a fortement dégradé l’image des journalistes et les politiques s’en sont saisis pour dénigrer la profession. La réputation n’est plus ce qu’elle était malgré le bon travail des professionnels. 

Un autre phénomène est l’apparition des chaînes d’information en continu et des nouveaux médias. La concurrence s’est multipliée. Certes cela motive, mais il y a aussi des conséquences. En voulant battre le voisin, on se précipite parfois trop. Les recettes publicitaires se partagent aussi donc il y a donc moins d’argent.

Les rédactions ont aussi moins de correspondants permanents, quelle en est la conséquence ?

C’est vraiment dommage car, dans les bureaux, on prend un réel plaisir à couvrir l’actualité. Ce sont des postes formidables, la quintessence du métier. On tisse un réel réseau de contacts que l’on n’a pas lorsqu’on est envoyé spécial. Les contacts, c’est l’essentiel. Ils donnent des informations et livrent une analyse des situations que l’on ne peut pas avoir autrement. Les effectifs des rédactions ont aussi été réduits à cause du manque de moyens, ce qui donne encore moins de temps pour chercher l’information, tourner et monter les images sur place.

Quelle est votre plus fort souvenir de ces années de reportage à l’étranger ? 

La télévision à la puissance d’entrer dans le salon des gens. Lorsqu’on leur apporte les images, beaucoup me disent « vous faites parti de la famille ». Je dirais que 90 % du métier est du plaisir. Pour le plus fort, je dirais Haïti lorsqunous avons réussi à obtenir l’interview de l’ennemi numéro 1. Parmi mes autres souvenirs, le reportage le plus dur a été sur les enfants esclaves. Nous sommes ressortis changés de ce sujet. C’était tellement lourd. 

Un message pour les jeunes journalistes ?

Je ne suis pas pessimiste car il y aura toujours besoin de journalistes. Certes, il y a moins de journaux qu’à une certaine époque mais il y aussi la naissance de nouveaux médias de grande qualité comme Slate, Politico, Atlantico…  On le voit aussi à travers la naissance de médias locaux qui se développent comme Médiacités. Ce sont de bons journalistes confirmés qui ne racontent pas de balivernes sur le terrain.

 

Recueilli par Carla Bucero Lanzi

[INTERVIEW] Hervé Gardette « Les problématiques écologiques sont encore trop cantonnées à une spécialité »

À l’occasion des Assises du journalisme 2021, le journaliste Hervé Gardette présente son premier livre Ma transition écologique, comment je me suis radicalisé. Une sélection de ses chroniques environnementales diffusées sur France Culture et éditée chez Novice. Aujourd’hui, journaliste pour l’émission « 28 Minutes » sur Arte, il revient sur son apprentissage de la transition écologique.

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Hervé Gardette a tenu pendant deux ans une chronique sur l’écologie dans « Les matins de France culture ».  (Photo : Marine Gachet/EPJT)

Comment garder une distance journalistique avec son sujet quand celui-ci promet de faire partie intégrante de votre vie professionnelle ?

On fait comme avec n’importe quel sujet. C’est difficile car quand on est plongé quotidiennement pendant deux ans dans un sujet, cela prend beaucoup  de place. Particulièrement lorsqu’il s’agit du changement climatique et de l’érosion de la biodiversité. Quand on commence à s’y intéresser de près, on ne peut qu’être convaincu de l’urgence de la situation. Après, que fait-on avec cette urgence ? Un travail de militantisme ? Cela peut tout à fait être concevable. Il y a des journalistes qui sont devenus activistes. Mais il faut quand même garder une distance critique avec son objet, toujours. Il faut faire ce qu’on doit faire pour n’importe quel sujet journalistique. Moi avec l’écologie, j’ai essayé de présenter plusieurs arguments sans disqualifier des arguments moins vertueux écologiquement. Mon idée c’était de partir de mon exemple personnel pour montrer qu’on a beau être convaincu de quelque chose, l’appliquer n’est pas toujours simple. On est fait de cette contradiction. Il faut aussi montrer la complexité des choses.

Dans votre livre vous écrivez que « le confinement a été une occasion en or pour regarder le monde qui nous entoure autrement » et que, paradoxalement, vous avez régressé dans votre processus de transition écologique. Pouvez-vous en dire plus ?

J’ai essayé de diminuer les emballages et d’acheter en vrac le plus possible. Malheureusement, pendant le confinement cela n’a plus été possible pour des raisons sanitaires. Il y a eu en plus un effet de compensation. Je me déplaçais moins mais c’était une période assez stressante. Il y avait besoin de se faire plaisir inconsciemment avec des choses que je n’aurais pas acheté en temps normal. Quand, à la fin de cette période, certains prétendaient que tout allait changer, moi, je n’y ai jamais cru. Quand on observe les débats présidentiels, il y en a encore où l’écologie est absente.

Pensez-vous qu’il y a un problème de traitement médiatique des problématiques environnementales aujourd’hui en France ? 

Oui car ces problématiques sont encore trop cantonnées dans une spécialité. Or c’est un problème systémique. Si on veut une transition écologique, il faut changer l’économie, les transports, l’éducation, la culture.  Ce n’est pas le sujet d’une spécialité, cela devrait englober tout le reste. C’est quelque chose d’inévitable, qu’on soit écolo ou non, le changement climatique est là. J’entends encore des émissions politiques ou aucune question n’est posée aux invités concernant l’écologie. C’est assez curieux.

Si vous deviez conseiller un livre à une personnes qui ne se sent pas concernée par cette thématique, lequel serait-il ? Et pourquoi ? 

Il y a un livre que j’aime beaucoup et qui est une bonne porte d’entrée pour ce sujet, c’est l’Atlas de l’anthropocène d’Aleksandar Rankovic et François Gemenne. Il est très clair. L’écologie est un sujet complexe : toutes les décisions en induisent d’autres. C’est en expliquant la complexité que le sujet devient abordable. Dans les médias, on confond encore compliqué et complexe. A force de simplifier certains sujets, on les rend incompréhensibles.

Propos recueillis par Romane Lhériau

[INTERVIEW] Sophie Roland : « A nous de montrer que des solutions existent »

Membre du Solutions Journalism Network, Sophie Roland défend un journalisme de solutions face à un journalisme anxiogène, dans le traitement de l’urgence climatique.

Sophie Roland (Photo : Irène Prigent/EPJT)

Après avoir travaillé plusieurs années pour les magazines d’enquête de France Télévisions, Sophie Roland a rejoint en 2019 le Solutions Journalism Network fondé par des journalistes du New York Times. Au sein de la profession et auprès des étudiants, elle forme au journalisme de solutions et travaille à en détruire les clichés.

Qu’est-ce qui vous a amené à vous diriger vers le journalisme de solutions ?

Cela a été un cheminement un peu long. J’ai fait beaucoup d’enquêtes dans ma vie et au fur et à mesure, je me suis rendue compte qu’elle déprimaient les gens. Les spectateurs étaient laissés avec un sentiment d’impuissance et d’anxiété. Et puis j’ai fait des rencontres, notamment avec Nina Fasciaux qui est la manager Europe du Solutions Journalism Network. Elle m’a expliqué comment les Américains avaient réfléchi à mettre au point une méthode qui permette d’exercer le journalisme de solutions de manière rigoureuse. Il y avait un sommet international à Sundance en novembre 2019. Cela m’a fait un bien fou de rencontrer des journalistes qui ont envie, comme moi, de bousculer leurs approches du reportage ou de l’enquête en les axant sur les réponses aux problèmes. J’ai repris espoir.

Quelle est la principale critique que vous adressez aux médias concernant le traitement de l’urgence climatique ?

Les journalistes sont souvent très anxiogènes dans la manière d’aborder les sujets climatiques. C’est vrai qu’il faut faire prendre conscience aux gens qu’il y a un problème, mais on ne doit pas s’arrêter là. Il faut être capable d’analyser et d’apporter des réponses. C’est important pour moi que ce ne soit pas le fait uniquement d’une niche de médias spécialisés. Le journalisme de solutions doit être mis en avant dans nos journaux télévisés et nos grands magazines. Il faut des sujets ambitieux sur les solutions, ce qui nécessite un travail d’investigation. Des événements comme la COP 26 sont des occasions pour parler des initiatives qui existent.

À quels obstacles se heurte encore le journalisme de solutions ?

Il n’y a pas encore ce réflexe premier des journalistes d’aller couvrir « le sixième W », que j’appellerais le « qu’est-ce qu’on fait ? » Je pense qu’aujourd’hui, de plus en plus de journalistes vont êtres sensibilisés à cela, en particulier chez la jeune génération. Les problèmes hurlent et les solutions murmurent. Maintenant, il faut faire hurler les solutions. Mais mesurer l’efficacité des initiatives prend du temps. Les rédactions doivent essayer de s’en dégager et mieux anticiper les sujets. Au lieu de faire un marronnier sur la journée du climat, par exemple, les journalistes peuvent l’axer sur les solutions. Ce sont des choix éditoriaux et des réflexes à intégrer.

Comment échappez-vous au cliché du journalisme de « bonnes nouvelles » ?

J’y échappe en participant à des événements comme les Assises du Journalisme, où durant trois jours, je casse les idées reçues autour du journalisme de solutions. J’interviens beaucoup auprès des écoles de journalisme, mais aussi à France Télévision. J’espère prouver à l’antenne que ce journalisme est aussi exigeant que n’importe quel reportage.

Êtes-vous optimiste pour le climat ?

Le journalisme de solutions m’a redonné de l’optimiste. On a une responsabilité journalistique à bien informer les gens sur les problèmes et les solutions qui auront un véritable impact sur le climat. Inutile de perdre son temps à exposer des soi-disant solutions qui ne vont rien régler du tout, ni à mettre en avant des technologies dont on n’a même pas encore la preuve qu’elles fonctionnent. Il faut être réaliste, ne pas tomber dans le “Greenwashing”. Néanmoins, des solutions, il y en a. À nous de les montrer, les travailler, les questionner et les investiguer de manière rigoureuse.

Propos recueillis par Irène Prigent

[INTERVIEW] Franck Annese : « Le but, c’est de proposer des changements de pratiques »

Fondateur du groupe So Press, Franck Annese décrit l’évolution récente des pratiques journalistiques au sein de ses médias, liée à la crise du Covid mais aussi à la lutte contre le réchauffement climatique.

(Photo : Lucas Turci/EPJT)

Franck Annese s’est fait connaître en fondant le magazine So Foot en 2003. Vient ensuite Society puis, plus récemment, So Good. Tous ces magazines sont intégrés au groupe So Press, dont il est le patron.

La crise du Covid a-t-elle modifié votre façon de travailler au sein des médias de votre groupe ?

Ce serait mentir que de dire qu’il y a un avant et un après Covid dans notre rédaction. Pendant le premier confinement, on ne pouvait plus aller dans certains endroits parce que nous venions de Paris. On nous reprochait de diffuser le virus. Mais cela n’a été que temporaire. Il n’y a pas eu de changement fondamental, si ce n’est dans la généralisation du télétravail. Nous n’aimons pas forcer les gens à So Press mais, malgré tout, c’est bien quand il y a du monde à la rédaction.

Durant votre débat avec Fabrice Arfi, vous évoquiez les efforts de vos médias pour limiter votre empreinte carbonne. Pouvez-vous les décrire ?

Nous essayons de n’utiliser que du papier écologiquement vertueux. Ce n’est pas forcément du recyclé car ce n’est pas toujours mieux mais nous faisons attention à leur empreinte carbone. Nous utilisons aussi des colles différentes, plus écologiques. Au niveau de l’encre, il existe des encres végétales plus vertueuses mais leur très fort coût fait que nous ne pouvons pas les utiliser aussi souvent que nousle souhaitons. Nous cherchons aussi à réduire les trajets de nos journalistes, ne pas faire d’allers-retours systématiques. Dans le cas où les déplacements sont longs et polluants, nous ramenons plusieurs articles que nous pouvons exploiter dans les différents magazines du groupe. Nous avons lancé également une autre démarche : en fonction du nombre de kilomètres parcourus par nos journalistes, nous finançons la plantation d’arbres. Ça ne compense pas forcément mais c’est déjà un premier pas. La dynamique est enclenchée, elle va dans le bon sens, et nous allons continuer à réduire autant qu’on le peut notre empreinte climatique.

Vous avez lancé So Good en 2020, qui promeut le journalisme de solution. Est-ce pour vous le meilleur moyen de mobiliser face aux enjeux de la crise climatique ?

Nous avons vraiment deux logiques différentes avec So Good et Society. Society va plus dans la complexité des choses, montrer ce qui ne va pas, donner l’alerte… Ce n’est ni tout blanc ni tout noir. So Good, à l’inverse, met en avant des personnalités qui font bouger les lignes. Nous médiatisons des personnes qui sont sous-médiatisées. Le but, c’est de proposer des changements de pratiques, voire de vies. Ne pas imposer mais proposer. Mais il ne faut pas oublier qu’il est toujours nécessaire de lancer des alertes. C’est notre rôle.

Recueilli par Lucas Turci

[INTERVIEW] Kathleen Grosset : « On ne punit pas, on émet un avis »

Présidente du Conseil de déontologie journalistique et de médiation, Kathleen Grosset insiste sur la nécessité et l’utilité de cet organe d’autorégulation indépendant pour les médias français.

Kathleen Grosset est arrivée à la tête du Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM) en début d’année 2021. Ancienne présidente de la Fédération française des agences de presse, elle a également été vice-présidente de la création de l’Observatoire de la déontologie et de l’information (ODI) de 2012 à 2020.

Le CDJM reste une instance peu connue du grand public. Concrètement quel est son rôle ?

C’est une association qui réunit des journalistes, des éditeurs, des agences de presse et des représentants du public. C’est un organe d’autorégulation. Toute personne peut nous saisir dès qu’il a l’impression d’avoir vu, lu ou entendu une faute déontologique dans un média français. Nous parlons bien de la déontologie, pas de ce qui relève de la loi. Pour ça, il y a les tribunaux. Le Conseil n’a pas à intervenir dans ce domaine. Nous examinons ensuite les requêtes et si nous les jugeons recevables, nous rendons un avis.

De 2012 à 2020, l’Observatoire de la déontologie de l’information réalisait aussi une mission similaire. Qu’apporte de plus le CDJM ?

L’observatoire permettait de comprendre les erreurs des journalistes et d’en faire un rapport annuel pour en tirer des conclusions très générales. En 2020, il  nous a semblé important de créer un conseil de presse comme il en existe dans beaucoup de pays. En France, il manquait la présence d’un organe indépendant, différent des médiateurs et des chartes qui existent déjà dans chaque média. Notre force, c’est notre indépendance. Nous ne subissons aucune pression et nous ne sommes pas un tribunal. On ne punit pas. On émet juste un avis. Il revient ensuite aux rédactions concernées de nous écouter et de prendre en compte ou non les fautes que nous avons pu constatées.

Quel bilan faites-vous après plus d’un an d’existence ?

Depuis sa création en 2020, nous avons reçu 450 saisines qui concernaient 200 actes journalistiques. Mais parmi toutes ces saisines, 70 % n’ont pas été retenues car nous avons estimé qu’elles ne portaient pas sur des fautes de déontologie mais plutôt sur des questions de lignes éditoriales ou de liberté d’expression sur lesquelles nous n’avons pas à rendre une décision. Au total, le conseil a rendu 40 avis dont seulement 40 % ont été jugés “fondés”. Pour nous, retenir une saisine ne veut pas forcément dire qu’il y a faute.

Comment réagissez-vous au fait que le Conseil ne fasse pas l’unanimité dans la profession ?

Je ne comprends pas que le conseil puisse faire autant débat. Sincèrement. Car nous sommes vraiment indépendants. Nous ne sommes pas là pour punir. Je pense qu’il vaut tout de même mieux avoir un organe d’autorégulation, qui intègre des journalistes et des citoyens plutôt qu’un organe gouvernemental qui rende des décisions coercitives.

Propos recueillis par Enzo Maubert

 

 

 

[INTERVIEW] Jean Jouzel : “On a laissé trop de place au climatoscepticisme”

Pour parler correctement du climat, le chercheur Jean Jouzel prône un journalisme responsable incluant scientifiques et non-spécialistes.

Paléoclimatologue, ancien vice- président du Giec, de 2002 à 2015, Jean Jouzel est reconnu pour ses travaux de recherche sur l’évolution du climat. Il est lauréat de nombreuses distinctions scientifiques, parmi lesquelles la médaille d’or du CNRS (2002). Sous sa vice-présidence, le Giec se voit décerner en 2007 le prix Nobel de la paix, avec Al Gore, alors vice-président des États- Unis, pour leur engagement dans la lutte contre les changements climatiques.

Après quarante ans de prise de conscience, quel diagnostic faites-vous du traitement de l’urgence climatique dans les médias ?

Jean Jouzel. Je pense que nous avons d’excellents journalistes qui traitent de ces problèmes. La place donnée à l’environnement et au climat est en général satisfaisante dans les médias. C’est le cas dans la presse écrite, ça l’est de moins en moins à la radio tandis que la télévision ne donne plus qu’un espace minime aux scientifiques. Certains, pour se différencier, ont mis en avant une forme de climatoscepticisme et ont donné une parole à ses défenseurs même s’ils ne représentent que quelques scientifiques isolés. C’est regrettable car je pense que les médias jouent un très grand rôle dans l’acceptation par la population de la réa- lité du changement climatique.

Les journalistes doivent-ils continuer à donner la parole aux climatosceptiques ?

J. J. Oui, ceux-ci doivent aussi pouvoir s’exprimer, c’est quelque chose de légitime. Cela me semble logique que certaines personnes se disent : « Mais est-ce que les scientifiques ont vraiment rai- son ? » Surtout lorsque cela implique une refonte complète de notre société. C’est un scepticisme constructif. L’enjeu im- pose cependant un débat d’arguments. Il faut sortir des dogmes. C’est au journaliste de comprendre qu’il ne peut pas donner la parole à un interlocuteur qui nie le réchauffement climatique sans argument. Trop souvent cela a été le cas, nous avons laissé trop de place au climatoscepticisme.

Dans les médias, la question du réchauffement climatique est-elle le domaine réservé des journalistes scientifiques ?

J. J. Non, au contraire, il faut que les journalistes d’actualité, d’économie, de société écrivent sur cette question. Il est tout à fait justifié qu’un journaliste, sans grande culture scientifique, parle de sujets qui touchent directement au réchauffement climatique, à ses causes, à ses conséquences, à ses solutions. Il n’a besoin que de sa propre culture et d’un esprit d’ouverture. L’aspect scientifique est important mais c’est avant tout un problème de société majeur.

Recueilli par Léobin DE LA COTTE et Romain LELOUTRE

[INTERVIEW] Laure Noualhat : « Il faut s’aligner avec le vivant »

Journaliste indépendante spécialiste de l’environnement, Laure Noualhat prône une vision radicale de l’écologie.

BIO EXPRESS

1974 Naissance à Avignon.

1994-1996 Études à l’école d’ingénieurs Télécom Sud Paris.

1996-1998 Formation en journalisme à l’IPJ à Paris (presse écrite et radio).

2000-2014 Journaliste à Libération au service Terre.

2007-2015 Elle tient un blog Six pieds sur terre

2020 Parution de son livre Comment rester écolo sans finir dépressif.

2014-2021 Journaliste indépendante (écriture, enquête, réalisation). Elle intervient régulièrement dans Causette, sur France Inter ou Arte.

En 2014, victime d’éco-dépression, Laure Noualhat quitte Paris et son CDI à Libération pour se mettre au vert, dans une grande maison partagée de l’Yonne. C’est de ce lieu à son image, authentique et naturel, qu’elle mène ses projets de films, comme Après demain qu’elle coréalise en 2018 au côté de Cyril Dion.

L’entretien a lieu dans sa bibliothèque, sans fioriture, près de son bureau jonché de feuilles. Elle raconte son mode de vie permacole, les causes de son éco-dépression et ses quatorze années au service Terre de Libé. À notre arrivée, surprise et ravie, elle affiche la couleur : « C’est dingue, pour une fois que je rencontre des jeunes journalistes qui s’intéressent à ces questions ! ».

Elle joue avec le bout de son pull-over, détache ses cheveux et engage rapidement le dialogue. Un contact facile qui témoigne de sa volonté de transmettre un message aux futures générations, en préconisant la résilience écologique. Devenue une référence dans le journalisme environnement, elle estime avoir atteint son objectif de vie : travailler en toute indépendance, sans patron, ni horaires. Au service de l’écologie.

Vous avez écrit l’ouvrage Comment rester écolo sans finir dépressif, dans lequel vous expliquez que l’éco-dépression n’est pas une fatalité. Vous en avez pourtant vécu une face à l’ampleur de l’urgence climatique. Comment l’éviter ou en sortir ?

Laure Noualhat. L’éco-dépression est une déprime liée à la dégradation continue et dramatique de l’environnement. Pour s’en sortir, je dirais qu’il faut avant tout embrasser totalement cette dépression. Lui dire que vous l’aimez, parce que c’est un signe de bonne santé. Je pense qu’il faut vraiment embrasser ces moments où l’on se dit : « Putain tout est foutu, il n’y a aucune perspective, notre destin commun, il est quand même mal barré . » C’est important de bien prendre la mesure de ce qui nous traverse, que ce soit la colère, l’impuissance, la peine, la peur, etc.

Ce qui revient à la notion de deuil…

L. N. Oui, le deuil du « Yes we can », du « Just do it ». Le deuil de tout ce qu’on nous a appris et même de tout ce que l’on m’a appris. Ensuite, mon deuxième conseil, ce serait d’en parler. Se rapprocher de personnes qui vivent la même chose.

Mon troisième conseil c’est la réconciliation avec soi-même. Bien faire le distinguo entre la notion d’effondrement et l’effondrement intime dans lequel ça résonne. Donc distinguer de quel effondrement on parle, ce qui résonne en nous et sur quoi s’appuie cette peur. Enfin, quatrième conseil : aller faire des stages. Personnellement, ce qui m’a vraiment nettoyé, ce sont des ateliers collectifs appelés « stages de travail qui relie ». Ils permettent de se reconnecter avec la nature. Pour moi, il y a eu un avant et un après.

 

« Si nous faisons passer l’information et que 100 000 personnes nous lisent, Alors cela mérite les 20 tonnes de CO2 émises pour aller aux États-Unis »

 

Comment allier un mode de vie décarboné aux contraintes de mouvement que le métier de journaliste implique ?

 

L. N. En faisant du slow journalisme. Par exemple, j’ai fait beaucoup de voyages en train pour aller couvrir des COP [conférences pour l’environnement]. Je suis allée à Poznań, en Pologne. En train, cela prend une quinzaine d’heures. Tu peux voyager doucement. L’Europe est toujours à portée de train. C’est cher mais tu peux payer la différence ou négocier auprès de la production. Après, je ne peux pas dire grand chose là-dessus parce que j’ai aussi beau- coup pris l’avion. Si j’avais fait un enfant [ce qu’elle a refusé par choix écologique] mon bilan carbone aurait été inférieur à celui de mon bilan carbone aéronautique. Alors comment concilier un mode de vie écologique avec mon travail ? C’est la grande question. On essaie souvent de se racheter une conscience. Si nous faisons passer l’information et que 100 000 personnes nous lisent ou que 1million d’individus regardent le film, alors ça mérite les 20 tonnes de CO2 émises pour aller aux États-Unis. Puis, un beau jour, on décide de ne plus prendre l’avion, de faire du journalisme local, parce que, de toute façon, les enjeux globaux ont intégré les localités proches de chez nous. Nous pouvons remarquer ici, à Joigny, les effets du réchauffement climatique, les problèmes de territoires entre « pesticideurs » et riverains, entre chasseurs et urbains.

Quel est votre regard sur le journalisme de solution ? Comment devons-nous nous placer à l’avenir dans notre exercice de journaliste ? Faut-il être alarmiste ou proposer des solutions ?

 

L. N. Les deux, mon colonel ! Pour moi, dans le journalisme de solution, c’est le terme solution qui me dérange. Il n’y a pas de solution ! (rire). Il faut abandonner l’espoir que le « foutur » [contraction de foutu et de futur] soit un futur. Pendant que vous créez des moyens de production, vous ne créez pas les moyens d’abaisser les consommations. Or, selon moi, nous devrions d’abord réduire nos consommations, nous lancer dans l’efficacité énergétique et aller dans le renouvelable, tout en sortant du nucléaire. Bonjour le bordel ! Moi je trouve qu’en ce moment, la transition est plus intérieure qu’écologique ou sociétale. Je comprends que le journalisme de solution est aussi une réponse au journalisme environnemental. Mais quand on commence à bien connaître le dossier, on se rend compte qu’il n’y pas de solution. Il y aura toujours une empreinte ou une pression sur les ressources. Je suis arrivée à la certitude que ça ne marchera pas tant que nous serons 8 milliards à vouloir les mêmes choses.

 

La solution, c’est donc de changer intérieurement ?

L. N. Absolument ! La solution, c’est la transition intérieure, c’est s’aligner avec le vivant. Il ne faut pas réutiliser les vieux codes du syndicalisme à l’ancienne. Il y a des projets de société à inventer mais nous sommes dans un pays très centralisé et jacobin. Donc, le compte n’y est pas. Ceux qui tiennent les rênes et vont continuer de les tenir feront encore partie de l’élite cosmopolite. Ils auront encore la main sur les centres de pouvoir décisionnels. Mais je ne dis pas qu’il faut lâcher le projet politique de société. Nous devons faire une mue par rapport à tout ce qu’on a appris pour avancer demain dans un monde qui va être changeant.

En avril dernier, vous avez sorti votre série documentaire Carbonisés! sur France Télévisions. De quoi parle-t-elle ?

L. N. En mai 2019, France Télévisions a lancé un appel d’offres sur le thème des « tourments climatiques ». Le sujet, c’était la façon dont l’écologie entre dans la vie des gens. Les questions qu’ils se posent. Est-ce que l’on doit faire des enfants ? Changer de voiture ? Déménager ? Je me suis dit que c’était pour moi. J’ai écrit un dossier en deux jours. Et nous avons été pris. Pour France Télévisions, Joigny, c’est une ville de 10 000 habitants, donc la France profonde. Il y a un vigneron climatosceptique, des petites Greta Thunberg qui ont fait une grève dans leur collège, une prof de méditation ou encore mon ami Massimo qui a développé une grosse névrose sur les déchets : dès qu’il voit un objet neuf, il se fait son bilan carbone.

 

Recueilli par Théodore DE KERROS, Alexis GAUCHER, et Romane LHÉRIAU

[INTERVIEW] Martin Boudot, l’avenir en questions

Quand le journaliste environnement Martin Boudot rencontre une étudiante en journalisme, militantisme, sciences et légitimité sont au cœur de la discussion.

Romane Lhériau est étudiante en journalisme à l’École publique de journalisme de Tours (EPJT). En mars 2021, elle a conversé en visioconférence avec Martin Boudot, journaliste environnement, pour parler de son métier. Ils ont exposé leurs craintes, leurs expériences et leur vision du journalisme. Quarante-cinq minutes d’une rencontre franche et souriante.

Romane Lhériau. Bonjour Martin. Je suis contente de pouvoir échanger avec toi car je trouve ton travail très inspirant. La notion de journalisme environnement est assez nébuleuse et sujette à des confusions. Je suis curieuse de connaître ton point de vue. Tout d’abord, je me demandais : comment est-ce que tu as développé cette conscience écologique ?

Martin Boudot. Je crois que c’est né quand j’avais 7 ans avec le dessin animé Capitaine planète [rires]. Je me souviens aussi des images du Paris-Dakar avec ces voitures et ces gros nuages noirs de gaz d’échappement, bien polluants, qui m’ont particulièrement marqué. Cette conscience s’est ensuite concrétisée avec mon engagement chez Greenpeace et avec une chronique que j’animais sur une radio bénévole.

R. L. Quand on visionne tes documentaires, on retrouve de nombreux termes scientifiques… Comment as-tu réussi à avoir suffisamment de connaissances pour parler d’environnement ?

M. B. J’ai eu la chance de rencontrer des scientifiques très bons vulgarisateurs qui m’ont donné des conseils pour comprendre le jargon. Le meilleur moyen pour apprendre est de s’entraîner à comprendre des publications scientifiques. Ce sont des choses que j’ai aussi beaucoup apprises sur le terrain.

R. L. Je n’ai pas de formation scientifique particulière et il me semble que toi non plus, à part un bac S… Je me demande souvent si je suis assez légitime pour parler d’environnement. Penses-tu que n’importe quel journaliste a les capacités et la légitimité pour traiter des questions environnementales ?

M. B. C’est sur le terrain que tout se passe. Le journalisme environnemental recoupe des sujets de société, d’économie, de politique. La clé du journalisme environnemental, c’est la rigueur. D’ail- leurs, selon moi, la spécialisation à tout prix n’est pas le meilleur choix. Au Monde, par exemple, les journalistes changent de pôle au bout d’un moment car ils deviennent trop proches de leur sujet. Cela peut créer des connivences avec les sources et se révéler contre- productif. C’est ce qui se passe avec le journalisme politique. Je suis pour que chacun ait une préférence. Mais il ne faut pas se couper du reste de l’actualité car c’est tout aussi important.

R. L. En revanche, comment fais-tu la distinction entre ton métier et celui de journaliste scientifique ?

M. B. Je ne suis pas journaliste scientifique mais je revendique un journalisme d’investigation qui s’intéresse à l’environnement, en partenariat avec des scientifiques. J’essaye de garder ce rôle qui est assez unique. Je vais sur le terrain faire des prélèvements qui sont ensuite donnés aux scientifiques puis analysés par eux. Je cherche à comprendre l’interprétation des résultats. Finalement, je suis le médiateur entre les militants et les scientifiques.

R. L. Je souhaite devenir journaliste de- puis longtemps mais, parallèlement, je milite au sein de plusieurs associations environnementales… Peux-tu m’expliquer ce fossé qui sépare le journalisme dit militant et le journalisme engagé ?

M. B. Je suis engagé à faire des travaux qui ont un certain intérêt public. En revanche, ce sera aux citoyens de s’em- parer des résultats. Je ne vais pas organiser de manifestations par exemple. C’est aussi par cette rigueur journalistique qui oblige à aller voir des deux côtés que l’on s’éloigne du militantisme. La difficulté, c’est que le journalisme environnemental est très clivant et bien trop pétri d’opinions.

R. L. Comment arrives-tu à concilier ton engagement sur les questions environnementales et ta conscience écologiste avec des pratiques journalistiques qui ne le sont pas forcément ? Personnellement, je ne suis pas à l’aise avec l’idée de me déplacer en avion.

M. B. Pour les derniers épisodes de Vert de rage, [diffusés à la rentrée sur France 5], nous avons limité notre terrain à l’Europe. Nous nous déplacions donc plutôt en train. Mais la question continue de me préoccuper. Par exemple, je me demande toujours si un aller-retour en avion au Niger pour révéler les dangers de l’exploitation d’uranium vaut le coup. Est-ce que la balance penche d’un côté plus que d’un autre ? On estime que notre contribution à l’environnement, c’est aussi de documenter des pollutions, quitte à parfois devoir augmenter notre impact carbone.

 

Reccueilli par Romane LHÉRIAU et Nejma BENTRAD

[INTERVIEW] Benoît Huet, avocat : « Les industriels sont inquiets d’une loi Évin du climat »

Les liens entre actionnaires, annonceurs et rédactions sont multiples. L’avocat Benoît Huet questionne leur impact sur le traitement des sujets environnement.

Benoît Huet est avocat au barreau de Paris et a coécrit L’Information est un bien public – Refonder la propriété des médias (Seuil, 2021) avec l’économiste Julia Cagé. Il est spécialiste du droit civil, du droit commercial, du droit des sociétés et du droit de l’entrepreneuriat mais possède aussi une grande connaissance du droit de la presse.

benoit huet

Il représente des médias, des journalistes et des personnes mises en cause par des supports d’information devant les tribunaux. Riche de son expérience, il présente son avis sur la place de l’environnement dans les médias et les moyens de pression que ces derniers subissent.

 

Le modèle économique des médias peut-il empêcher les rédactions de traiter les sujets environnement librement ?

 

Benoît Huet. L’indépendance des médias se joue vis-à-vis des actionnaires et des annonceurs. Il est essentiel que l’on ait parfaitement connaissance de l’identité et des liens d’intérêt des actionnaires de chaque média. Une personne qui s’intéresse au débat sur la 5G doit être en mesure de savoir si les médias qui écrivent sur ce sujet ont des rapports étroits avec l’industrie des télécommunications.

La question se pose par exemple avec Bouygues Telecom qui possède le groupe TF1 depuis sa privatisation, en 1987. On peut également s’interroger sur les médias détenus par SFR [groupe Altice] comme BFM, Libération ou RMC. On sait également que certains annonceurs ont un poids très important dans les recettes publicitaires de certains organismes de presse.

Il y a eu un cas assez emblématique : la réaction du groupe LVMH à une couverture de Libération sur Bernard Arnault, le PDG. du groupe. Cette une titrait « Casse-toi riche con » car il avait choisi de s’installer en Belgique. Le Monde avait expliqué que le groupe LVMH avait retiré ses budgets publicitaires à Libération en guise de sanction. Dans notre livre, nous traitons de ces questions et le sujet de l’environnement n’échappe évidemment pas à cette réflexion.

 

Comment peut-on lutter contre ces moyens de pression ?

 

B. C. Il y a actuellement un débat sur la loi Climat et résilience qui vise à interdire la publicité dans la presse pour des produits polluants comme les voitures à moteur thermique. Cela crée une forte opposition des industriels du secteur qui sont inquiets d’une sorte de loi Évin du climat. Elle les empêcherait de communiquer auprès de leurs clients potentiels. Certains médias sont également inquiets de perdre une partie de leurs revenus publicitaires.

Il serait intéressant de savoir ce que ces publicités représentent exacte- ment dans leur chiffre d’affaires. Cette législation ne va pas modifier la structure de leurs recettes et ne mettra pas en cause leur pérennité. Certains journaux, je pense notamment au Guardian, ont déjà fait le choix de retirer les publicités pour les voitures polluantes de leurs pages.

 

Existe-t-il d’autres moyens de pression exercés par les entreprises sur les médias qui souhaitent traiter des sujets environnementaux ?

 

B. C. Il existe un collectif d’une centaine d’ONG qui a attiré l’attention de la Commission européenne sur la généralisation de procédures bâillons. Elles sont appelées en anglais les SLAPP suits [Stra- tegic Lawsuit Against Public Participation pour Poursuite stratégique contre la mobilisation publique].

Engagées par des entreprises, elles ont pour unique but de prendre le temps et les ressources de journalistes ou de militants afin de les empêcher d’enquêter sur des sujets qui leur déplaisent. On constate que de nombreux journalistes font aujourd’hui l’objet de ce type de procédure judiciaire. Un groupe d’experts désignés par la Commission européenne réfléchit à une législation européenne là-dessus.

 

Recueilli par Carla BUCERO-LANZI et Marine GACHET

[INTERVIEW] Fritz, “l’actu tourangelle en mode kids” : “Il existait des titres pour enfant au niveau national mais pas au niveau local”

Toutes les deux semaines depuis un peu moins d’un an, un nouveau journal est apparu dans les kiosques tourangeaux : Fritz. Destiné au 8-12 ans, ce journal a fait le pari de parler de l’actualité locale aux enfants. Christelle Hélène et Matthieu Pays, respectivement directrice de la publication et directeur de la rédaction de Fritz, raconte la naissance de ce nouveau média.
Il y a bientôt un an vous vous lanciez dans l’aventure Fritz. Qu’est-ce qui vous a poussé à créer ce média ?

Christelle Hélène : Notre volonté de créer Fritz est partie d’un constat : il existe des titres de presse enfant au niveau national mais il n’en existait pas au niveau local. On a tous travaillé pendant longtemps dans un journal local et on s’est dit : “Pourquoi pas ?”  Avec Fritz, on explique aux jeunes de 8 à 12 ans ce qu’il se passe autour d’eux au niveau local ce qui permet d’aborder de nombreux sujets et on en profite pour faire de l’éducation aux médias. Comme dirait Matthieu Pays, il faut apprendre à s’informer comme il faut apprendre à nager.

Au-delà de votre prisme local, est-ce que certaines thématiques sont mises en avant dans votre journal ?

Matthieu Pays : On traite de l’actualité donc on dépend principalement de celle-ci. Mais on travaille beaucoup sur les questions d’écologie et de citoyenneté, qui font partie des rubriques de notre journal. On essaie de rester positifs et de ne pas alimenter les polémiques. Au centre de chaque numéro, il y a un dossier sur un sujet précis où on s’applique particulièrement à expliquer les mots complexes. Nos lecteurs n’ont que 8 ou 12 ans, mais ce n’est pas pour ça qu’il ne faut pas les prendre pour de vrais lecteurs. On conserve toujours notre ton journalistique.

La maquette de votre journal est elle aussi pensée pour faciliter le compréhension des sujets. Comment l’avez vous imaginée ? 

Christelle Hélène : Le journal est construit pour que ce soit rigolo à lire et regarder jusque dans le format. Le journal se compose d’une unique feuille pliée qui est divisée de manière ludique. De cette manière on peut picorer des informations à droite à gauche, sans lire tous les articles en entier.

Matthieu Pays : C’est aussi un format qu’on a pensé dans une démarche économique. Un journal sur une unique feuille ne coûte pas cher à imprimer. Notre seule fantaisie, c’est l’encre fluo.

Justement, sur quel modèle économique repose votre média ? 

Christelle Hélène : Le média a à peine un an donc on ne peut pas dire si le modèle fonctionne ou pas, mais on arrive à maintenir le nombre d’abonnement. Le média repose aussi sur l’agence de communication Projetctil. Notre choix en lançant Fritz, c’est le choix d’être indépendant, de ne pas avoir de publicité. Pour le moment, on tire chaque numéro à 500 exemplaires.

Vous vous rendez dans les écoles de la région pour présenter votre journal. En quoi consiste vos actions d’éducation aux médias auprès de ces publics ? 

Christelle Hélène : Quand on se rend dans les écoles, c’est avant tout pour faire connaître notre média et aider les enseignants et les élèves à l’avoir en main. Les familiariser avec sa forme originale. Mais dès la semaine prochaine, on va se rendre dans une classe pour faire un numéro hors série de Fritz entièrement écrit par les élèves. On va faire des ateliers avec eux pendant plusieurs semaines, pour qu’ils choisissent le sujet du dossier puis rédigent les articles. Ce numéro devrait paraitre en décembre et sera distribué gratuitement dans toutes les écoles de Tours, en partenariat avec la ville.

Propos recueillis par Laure d’Almeida

[INTERVIEW] Alpha Kaba : « Cela tient du devoir du journaliste de témoigner pour les personnes sans voix qui sont encore en captivité ou qui sont décédées »

 Journaliste guinéen réfugié à Bordeaux, Alpha Kaba vient de publier Esclave des milices, voyage au bout de l’enfer libyen aux éditions Fayard. Dans ce livre, il témoigne de l’horreur vécue pendant trois ans lorsqu’il est capturé par des miliciens et réduit en esclavage. 

Alpha Kaba, auteur d’Ésclave des milices, voyage au bout de l’enfer libyen.
(Photo : Lydia Menez / EPJT)

Il y a sept ans vous étiez journaliste en Guinée, qu’est-ce qui vous a amené à fuir votre pays ?

Alpha Kaba. En 2013, je travaillais dans une radio à Kankan qui organisait des émissions interactives autour de la vie sociétale. Nous dénoncions la corruption qui avait lieu dans l’administration locale. Un jour, le président devait se rendre à Kankan. Nous en avons profité pour organiser une émission sur le manque d’électricité, d’eau potable dans la ville, … Des manifestations ont éclaté et nous avons été pointés du doigt par les autorités comme instigateurs de ce mouvement. Notre radio a été pillée et j’ai dû fuir le pays.

Quels traumatismes laisse un tel fléau sur une vie humaine ?

A.K. J’ai été torturé, ligoté, frappé. Il n’y a pas de mot pour décrire ce que j’ai vu et vécu en Libye. Personne ne mérite de vivre ça.

Comment fait-on pour ne pas perdre espoir ?

A.K. C’est tout d’abord ma famille et ma fille qui m’ont permis de tenir. Je n’arrêtais pas de penser à eux. Je me disais qu’elle aurait besoin de revoir son papa. Je discutais aussi avec mes amis sur place, qui comme moi étaient des esclaves, pour ne pas perdre espoir. Ce n’était pas facile d’y croire, d’autant plus quand on subit des tortures quotidiennes. 

Avez-vous eu l’impression de vous dédoubler à un moment donné et d’être en reportage en même temps que vous viviez ce supplice ?

A.K. Au moment même où je vivais la situation, j’avais en tête l’idée de témoigner si je m’en sortais. Cela tient du devoir du journaliste de témoigner, pour les personnes sans voix qui sont encore en captivité ou qui sont décédées. Mais aussi pour attirer l’attention des autorités. Cela m’a permis de tenir, même si mes amis sur place ne savaient pas que j’étais journaliste. J’ai été obligé de le cacher pour ne pas que l’on pense que j’étais venu ici pour enquêter.

Pensez-vous que votre livre va ouvrir les yeux des journalistes occidentaux sur les conditions d’exercice du métier de journaliste sur le continent africain ?

A.K. C’est mon objectif. D’abord ouvrir les yeux du monde et des politiques sur la liberté d’expression, très restreinte dans la plupart des pays africains. Soit les journalistes sont au service de l’État ou alors ils s’exilent. Je suis optimiste. Je pense que ce message va être entendu et que le monde va s’imprégner des réalités journalistiques en Afrique.

Quelle est votre situation professionnelle aujourd’hui ?

A.K. Ce n’est pas facile, je cherche toujours du travail. Je suis diplômé de l’IJBA (Institut de Journalisme Bordeaux-Aquitaine). Je voudrais faire de la radio mais on me dit que mon accent est trop africain. Je suis aidé par des associations, parce que c’est un rêve d’enfant que je souhaite réaliser.

Pensez-vous pouvoir intégrer une rédaction en France ou un groupe d’indépendants à qui vous allez pouvoir apporter votre expérience personnelle et votre expertise sur le sujet ? 

A.K. Il reste toujours de l’espoir et j’ai pour projet d’intégrer une rédaction si l’occasion se présente. Il faut de la patience, c’est ce que j’ai appris en Libye. Je suis en train de mettre en place une association, à l’image de SOS Migrant ou Médecin sans frontière, afin de faire savoir à toute l’Europe que l’esclavage perdure.

Que pensez-vous de la politique migratoire européenne ? 

A.K. Je remercie l’État français pour m’avoir accordé le droit d’asile mais je trouve qu’il y a encore beaucoup de manques d’un point de vue humanitaire. Lorsque tu quittes ton pays, c’est parce que ton Etat est pillé et que tu ne parviens même plus à manger à ta faim. Le règlement Dublin III nous empêche de demander l’asile dans le pays que l’on veut. Ce qui est censé être un droit devient une obligation.

Où en êtes-vous dans vos démarches pour faire venir votre fille auprès de vous ?

A.K. Ma situation n’est pas encore assez stable pour faire venir ma fille. Je n’ai toujours pas d’appartement, je suis hébergé par un étudiant. Je m’occupe d’elle à distance. Elle vit actuellement chez ma grande soeur en Guinée-Bissau. Je lui envoie de l’argent pour la nourriture, les vêtement et sa scolarité en attendant qu’elle me rejoigne. 

Est ce que vous comptez retourner un jour en Guinée ? 

A.K. Même si la France me donne tout, il me faut retourner là-bas, c’est une étape nécessaire dans ma reconstruction. J’aimerais mettre à profit ma formation à l’IJBA, parce que contrairement à la Guinée j’ai eu la chance d’apprendre mon métier à l’école. Je voudrais contribuer à donner une nouvelle image à la presse guinéenne. 

Propos recueillis par Chloé Giraud et Louise Gressier.

[INTERVIEW] Edwy Plenel : « Le pouvoir n’a eu de cesse, avec des relais médiatiques, de caricaturer ce mouvement des Gilets jaunes »

Edwy Plenel est journaliste et président du site d’information Mediapart. Dans son livre La Victoire des vaincus, publié aux Éditions La Découverte, il analyse le mouvement des Gilets jaunes comme une victoire pour le peuple et détaille sa conception du journalisme.

Edwy Plenel, auteur de La Victoire des vaincus. (Photo : Lydia Menez/EPJT)

Diriez-vous queLa Victoire des vaincus est un livre politique plus qu’un livre de réflexion journalistique ?

Edwy Plenel. Le mot politique, au sens partisan, n’est pas l’objet du livre. En revanche, depuis quarante-trois ans que je fais ce métier, je pense que le journaliste est au cœur d’un principe démocratique : le droit de savoir des citoyens. Il y a une forme d’engagement démocratique dans le journalisme. Il a pour fonction de servir un droit qui est plus fondamental que le droit de vote ; parce que si je vote sans savoir ce qui est d’intérêt public, je peux voter à l’aveugle pour mon pire malheur. Ce livre est une réflexion sur l’événement des Gilets jaunes, pour en souligner la nouveauté et le réhabiliter par rapport à la façon dont il a été caricaturé. C’est un mouvement qui part de l’injustice fiscale et qui pose la question de l’égalité, qui est pour moi le moteur de l’émancipation. Par ailleurs, le pouvoir n’a eu de cesse avec des relais médiatiques de caricaturer ce mouvement. Ils ont choisi de se concentrer sur quelques dérives violentes du mouvement pour que ce peuple soit forcément laid, raciste, antisémite, ou encore xénophobe. Moi, je crois que la réalité de ce mouvement est beaucoup plus complexe et diverse. Derrière cela s’exprimait une certaine forme de haine de classes.

Mercredi soir, vous étiez sur le plateau de Paris Première face à Mounir Mahjoubi, Secrétaire d’État en charge du Numérique, qui rejette votre qualification « d’affaire d’État » pour désigner l’affaire Benalla. Est ce que Mediapart dispose d’informations supplémentaires pour qualifier cette « affaire d’État » ?

E. P. C’est déjà sur la table. Il y aura beaucoup d’informations à venir puisque c’est une enquête au long court, mais le rapport du Sénat, qui s’est appuyé sur des révélations de Mediapart, le montre déjà. Un collaborateur, « Monsieur Sécurité » du président, reconnu par toute l’institution, va, déguisé en policier, frapper des opposants politiques. Benalla aurait dû être écarté dès le 2 mai 2018. C’est ce que pense le préfet de police quand il prévient qu’il y a une vidéo où l’on voit les méfaits de Benalla. Non seulement il n’est pas viré, mais il est protégé. Le fait de protéger quelqu’un qui se comporte en nervi au sommet d’un État démocratique, c’est déjà une affaire d’État ! Puis arrivent coup sur coup trois révélations de Mediapart : la première, c’est les passeports diplomatiques, puis le contrat russe et enfin le viol du contrôle judiciaire et l’effacement des preuves. Je l’ai écrit dès le mois de juillet, le fait qu’il soit à ce point soutenu par Macron en fait forcément une affaire d’État. Concernant la réaction de Mounir Mahjoubi, c’est terrible de voir des gens qui, par ambition politique, en viennent à perdre leur sens critique.

En février dernier, Mediapart a subi une tentative de perquisition dans ses locaux. Est-ce pour vous la preuve d’une défiance envers la presse et plus particulièrement envers Mediapart de la part d’Emmanuel Macron ?

E. P. Pendant la campagne présidentielle nous lui avons dit que nous aurions surement, à Mediapart, des divergences sur les questions sociales et sur ses choix très libéraux économiquement. Je pensais que sur les questions de société, il était aussi politiquement libéral. Ma surprise s’est faite avec l’entretien du 15 avril 2018 chez Jean-Jacques Bourdin où l’on a découvert un président autoritaire qui, contrairement à sa promesse d’une « révolution démocratique profonde », est très peu respectueux des contre-pouvoirs et du pluralisme de la société. Souvenez-vous de sa phrase : « Nous avons une presse qui ne cherche plus la vérité ». C’est une antiphrase parce qu’en réalité il y a une presse qui l’embête en cherchant justement la vérité. Cela vaut aussi pour ses récentes déclarations à un groupe de journalistes, reprises par Le Point, où il parle d’une « information neutre ». Mais l’information est pluraliste, elle doit être rigoureuse, certes, mais certainement pas neutre. Pour moi, y compris sur la presse, Monsieur Macron n’est ni un libéral ni un progressiste.

Vous dites tout au long de votre livre que le journalisme et les Gilets Jaunes font front commun face au gouvernement et à la personne d’Emmanuel Macron, pourtant, vous n’hésitez pas à critiquer le travail des chaînes d’info en continu, ne serait-ce pas un peu hypocrite ?

E. P. Je parle de ma conception du journalisme et je ne critique pas explicitement tel ou tel média. Dans ces chaînes d’info en continu il y a des journalistes qui essayent de travailler au mieux pour leur indépendance et je me désolidarise de toute forme de haine du journalisme. Mon livre sert aussi à provoquer une réflexion dans la profession. Je pense que lorsqu’il y a un événement comme celui-ci, il faut mettre de côté tous ces commentateurs qui n’ont jamais sorti une info de leur vie et qui viennent sur les plateaux télé dire aux gens ce qu’ils doivent penser. C’est pour cela que la confiance est minée dans notre profession.

Propos recueillis par Louise Gressier et Léo Juanole

[INTERVIEW] Daniel Schneidermann : « Il existe des points communs entre le traitement médiatique des migrants et celui des réfugiés juifs »

Daniel Schneidermann est journaliste et créateur du site d’informations Arrêt sur images. Il publie Berlin, 1933 : la presse internationale face à Hitler. Le livre analyse le traitement médiatique de la montée du nazisme, de l’élection d’Hitler au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Son ouvrage a remporté le Prix du livre du journalisme des Assises 2019.

Daniel Schneidermann, auteur de Berlin, 1933
(Photo : Louise Gressier / EPJT)

Pendant la remise du prix, vous avez dit avoir eu « beaucoup de mal à écrire ce livre ». Pourquoi ? Daniel Schneidermann. J’ai été stupéfait par l’ampleur de ma découverte. À l’époque, une sidération journalistique collective a eu lieu. Les journalistes étaient atterrés par les événements à couvrir. Ils n’arrivaient pas à trouver les mots pour raconter. Cette sidération m’a déconcerté. D’habitude, j’arrive à prendre de la distance. Mais pas là. J’ai tout simplement été écrasé par le sujet. Pourquoi avoir anglé votre livre sur l’avant 1939-1940 et non sur la guerre ? D. S. Ce que je voulais, c’était analyser une presse libre, pas une presse censurée. On se doute qu’une presse censurée ne dit rien. Ce qui est intéressant, c’est de comprendre pourquoi une presse libre ne dit rien ou dit mal. Alors que théoriquement, elle a le droit de s’exprimer. Ça m’a également permis de faire des parallèles avec notre époque. « Ce livre est né de l’effroi Trump. » Dans votre livre, vous parlez de Donald Trump, d’Éric Zemmour, des migrants, etc. Assumez-vous ce risque de faire des comparaisons avec notre actualité contemporaine ? D. S. Je prends des pincettes quand je fais des comparaisons. Les situations ne sont pas les mêmes mais il y a des similitudes dans les mécanismes journalistiques. Par exemple, il y a des points communs entre le traitement médiatique des migrants aujourd’hui et celui des réfugiés juifs en 1938. On ne fait jamais de papiers qui les humanisent, qui montrent leurs visages. On préfère publier des articles chiffrés. La montée du nazisme est un « aveuglement médiatique collectif ». Existe-t-il aujourd’hui un phénomène analogue ? D. S. Il y a des sujets auxquels nous sommes aveugles sans le savoir. Concernant le changement climatique, on a l’impression de faire notre boulot : on écrit des papiers, on couvre les manifs, etc. Les médias le traitent, le préviennent, le disent. Mais rend-on bien compte de l’énormité qui va nous tomber sur la tête ? Autre exemple : ne sommes-nous pas aveugles face à un processus général d’effondrement de la démocratie ? Nous, la presse, ne sommes-nous pas aveugles face à l’effondrement de la presse ? Je pense qu’il faut se poser des questions. Il faut sortir de notre système de référence et le regarder de l’extérieur. Pour documenter votre livre, vous vous êtes plongé dans les archives de plusieurs journaux anglo-saxons et français. Avez-vous remarqué une tendance à l’uniformité ou bien de réelles différences de traitement ? D. S. Quand on analyse en détails les journaux sans étiquette politique (Paris-Soir, L’intransigeant, Le matin, Le temps), on se rend compte qu’ils disent la même chose. Il y a une uniformité et un suivisme encore présents aujourd’hui. J’ai découvert le lieu où se fabrique ce suivisme. C’est la fameuse Stammtish à Berlin, où se regroupent tous les journalistes correspondants américains et anglais. Tous les soirs, ils se retrouvent et se mettent d’accord sur l’actualité. Quel journaliste auriez-vous fait en 1933 ? D. S. Je pense que j’aurais été viré tout de suite par Goebbels [ministre de la propagande sous Hitler, ndlr]. Personnellement, je suis incapable d’autocensure. Je considère qu’un journaliste doit dire à ses lecteurs tout ce qu’il sait. Je n’aurais peut-être pas été meilleur qu’eux. Je ne fais d’ailleurs pas la leçon aux journalistes de l’époque. C’était très dur de se coltiner les nazis tous les jours et de savoir où placer la limite. Finalement, les vrais responsables de l’aveuglement médiatique, ce ne sont pas eux mais leurs journaux qui n’ont pas voulu voir ce qu’il se passait.

Propos recueillis par Lydia Menez

 

[INTERVIEW] Fabrice Arfi : « Un braquage sur le dos du droit à l’environnement »

Fabrice Arfi est journaliste et coresponsable du pôle enquêtes à Mediapart. En septembre 2018, il publie D’argent et de sang aux éditions du Seuil. Ce livre raconte la plus grosse arnaque française qui s’est jouée de la taxe carbone imposée aux entreprises pour lutter contre la pollution. Il nous plonge alors au cœur d’un système mafieux digne d’un grand film d’action américain. Pourtant, ça se passe bien en France.

Fabrice Arfi, auteur D’argent et de sang
(Photo : Lydia Menez / EPJT)

Selon vous, une mafia française existe-t-elle ? 

Fabrice Arfi. En France, on a peur du mot mafia. On parle du grand banditisme ou du gang de la brise de mer pour des phénomènes bien mafieux. Une mafia est à l’œuvre dans l’affaire de la taxe carbone. En la traquant, j’ai découvert que tous les ingrédients d’un film scorsésien, et même d’une tragédie shakespearienne, étaient sous nos yeux, à Paris. C’est ce qui m’a donné envie d’en faire un livre. En grand fan de Scorsese, j’y raconte l’histoire des Affranchis français. Grâce au capitalisme des casinos, ces escrocs ont réalisé un braquage sur le dos du droit à l’environnement. Mais l’affaire financière a vite basculé dans le sang et la décadence criminelle. Entre cinq et sept assassinats y seraient liés.

D’où vient votre intérêt pour le trio d’escrocs le plus puissant de France ? 

F. A. Les deux gamins de Belleville sont nés dans une famille et un quartier très populaires, ont arrêté l’école tôt et vite compris que leur prospérité se ferait en dehors des limites du code pénal. Le blouson doré de l’affaire a grandi à l’autre bout de la géographie parisienne mais aussi de l’échelle sociale, dans le quartier chic du XVIe arrondissement. L’histoire est à la fois intime et politique dans un moment d’époque : la rencontre de trois personnages formant le trio infernal de l’escroquerie française. Je n’ai aucune attirance pour ces héros et leur morale mais j’avoue être fasciné par leurs profils.

Votre livre dénonce un silence politique. Pourquoi l’État n’en parle-t-il pas ? 

F. A. Contrairement à ce que les escrocs ont voulu faire croire, l’État n’est pas complice de l’arnaque. En revanche, une forme d’arrogance, d’incompétence et de complaisance lui ont fourni la honte. C’est la plus grande escroquerie que la France n’ait jamais connu. Des milliards d’euros ont été dérobés au nez et à la barbe de l’État en seulement 8 mois sur une bourse carbone. Cette dernière devait lutter contre le réchauffement climatique – l’enjeu le plus important de notre époque – mais a finalement créé un lieu dévoré par les mafias. Le gouvernement a jeté un voile pudique sur cette histoire. Pourtant, elle en dit long sur l’atrophie du contrôle et les prisons idéologiques dans lesquelles s’enferment certains responsables politiques.

Vous avez rencontré Marco Mouly, l’un des trois leaders de l’arnaque, que vous a apporté cette rencontre ?

F. A. J’ai contacté Marco Mouly pendant plusieurs semaines en vain. Il est finalement venu à moi. Après la publication d’un article sur lui, il a fait appeler le standard du journal pour me rencontrer le jour même. Il m’a donné rendez-vous dans un centre esthétique de luxe pour hommes ; la scène était pittoresque. Il voulait me voir car il jugeait que la photo publiée ne rendait pas hommage à son physique. En réalité, nous avons discuté pendant 3 heures et nous sommes revus à plusieurs reprises. 

Ça m’a été très utile, notamment pour pénétrer son monde. Il a été condamné en première instance pour avoir œuvré dans cette arnaque. Mais tout le monde a un propos. Même les grands menteurs disent des bouts de vérité. Mon métier est de les cerner en accumulant les faits. Le journaliste doit parler à tout le monde tout le temps, même à ceux dont la moralité n’est pas au rendez-vous.

Vous avez eu accès à de très nombreuses informations policières et judiciaires. Vous donnez même des numéros de comptes et le montant de virements bancaires. Donner ces détails est un gage de sécurité ou plutôt un risque ? 

F. A. Tous les comptes sont saisis donc ça n’est pas risqué. Ces détails permettent de remporter la conviction du lecteur sur la qualité du travail journalistique. J’ai écrit un roman sans fiction et je voulais qu’en fermant le livre, on se dise : « Tout est vrai, il n’a rien inventé. » La crédibilité d’une histoire ne repose pas simplement sur son message essentiel mais sur les précisions données. 

Dans le film Depuis Mediapart, la réalisatrice explique : « À Mediapart, tout est sujet à enquête et toute enquête est politique. » Êtes-vous d’accord ? 

F. A. Si le mot politique concerne la chose publique – ce qui nous appartient et fait la société, je pense que tout travail journalistique est politique. Mais si on entend politique au sens partisan, je ne me retrouve pas dans ce propos. Je suis pour l’engagement mais pas pour le militantisme dans le journalisme. Le militantisme vous empêche de voir ce qui est en dehors de vos convictions. À l’inverse, tous les journalistes sont engagés pour leur travail et pour la vérité. Par exemple, je suis engagé dans la lutte contre la corruption qui est une tragédie aussi grave que le chômage ou le déficit public selon moi. 

Dans ce même film, vous expliquez faire un travail consensuel par opposition à ceux qui qualifient le journalisme d’investigation de subversif. En quoi ce livre est-il consensuel ? 

F. A. L’escroquerie à la taxe carbone a coûté entre 1,6 et 3 milliards d’euros au contribuable français. Cet argent a été pris dans les poches de ceux qui payent des impôts. Pourtant, l’impôt correspond à la solidarité nationale et finance les services publics. Faire ce type d’escroquerie, c’est rentrer dans les écoles, hôpitaux ou commissariats et défoncer le matériel. Nous sommes tous les victimes invisibles de la fraude fiscale. Frauder le fisc, c’est subversif. Le dénoncer, c’est consensuel.

Propos recueillis par Manon Van Overbeck 

[INTERVIEW] Antoine Albertini : “Sans les milliers de clandestins, des secteurs entiers de l’économie s’effondreraient”

Correspondant au Monde et ex-rédacteur en chef adjoint de Corse Matin, Antoine Albertini raconte, dans son nouvel ouvrage Les Invisibles aux éditions J-C. Lattès, l’exploitation d’immigrés clandestins par des propriétaires agricoles de la plaine orientale corse. 

Antoine Albertini, auteur des Invisibles (Photo : Lydia Menez / EPJT)

 

Comment les migrants clandestins sont-ils mis en contact avec les exploitants agricoles ?

Antoine Albertini. La plupart du temps il s’agit d’immigration parfaitement légale et dans d’autres cas, ce sont des réseaux de passeurs qui peuvent générer des chiffres d’affaires allant jusqu’à 900 000 euros annuels. Alors même que les ouvriers clandestins vivent dans une extrême précarité. Leurs conditions de vie naviguent entre le Moyen-Âge et le Tiers-monde.

Comment expliquez-vous que des clandestins, une fois en situation régulière, deviennent eux-mêmes les esclavagistes de leurs semblables ?

A. A. Il y a des cas patents dans lesquels d’anciens clandestins exploitent eux-mêmes, dans les conditions extrêmement dures qu’eux mêmes ont connu comme exploités, ceux qui arrivent après eux en Corse. Pourquoi le font-ils ? Tout simplement pour l’appât du gain. C’est une forme de prédation d’autant plus simple à mettre en oeuvre qu’elle est très peu punie car très peu détectable. Les mécanismes de la pauvreté et de l’exploitation se perpétuent pratiquement d’une génération à l’autre, mais encore une fois, ce n’est pas la règle. Néanmoins, il ne faut pas avoir une vision irénique de la solidarité entre réprouvés. Quelqu’un qui a faim et qui souffre, s’il n’a pas d’autre moyen pour s’en sortir que d’exploiter à son tour, il le fera.

Dans l’épilogue, vous dénoncez la compassion qu’a l’Homme pour ses voisins lointains et son indifférence pour celui qui vit à côté de chez lui. Pourquoi quasiment personne ne se préoccupe d’eux alors que tous semblent connaître leur existence ?

A. A. C’est un phénomène qui se produit partout ailleurs. Il y a une misère qui paraît exotique et qui surtout, en fonction de l’actualité, peut devenir très médiatique. Pour des prédateurs de l’information, embrasser la cause humanitaire plutôt qu’une autre est très payant. Nous avons vu tout un tas de belles âmes se mobiliser, à juste titre, en faveur des migrants. Par contre, ces même personnes ne se posent pas la question de savoir qui fait la plonge ou la cuisine dans les restaurants qu’elles fréquentent quotidiennement, pour la simple raison que ces dernières sont invisibles. Les clandestins devraient être visibles par leur nombre et par l’importance des fonctions qu’ils accomplissent dans certains secteurs économiques (restauration, agriculture, BTP…), mais sont en réalité invisibles car complètement intégrés au quotidien. Cela ne rend pas les choses suffisamment prégnantes pour qu’on s’en empare.

Vous consacrez de nombreuses pages aux clandestins qui ont dû faire face aux injustices de la machine judiciaire. Pourquoi estimez-vous que la justice ne décourage pas cette exploitation ?

A. A. La justice manque de moyen. Le groupe de lutte contre le travail illégal de la gendarmerie de Haute-Corse, là où se concentre l’essentiel des exploitations agricoles qui emploient des clandestins, réunit à peine plus de quatre enquêteurs. La grande hypocrisie au centre de ce système, c’est que l’État prétend lutter contre l’immigration clandestine alors que, quand il ne la favorise pas implicitement, il l’encourage. L’État sait très bien que sans les milliers de clandestins, des secteurs entiers de l’économie insulaire s’effondreraient ; l’agriculture en première. 

Faut-il encore acheter des fruits corses ? 

A. A. Faut-il acheter des t-shirts fabriqués au Bangladesh ? Tout le problème est là : comment savoir si la clémentine du supermarché a été cueillie par un mec qui a été maltraité et qui n’a probablement pas été payé ? Nous ne pouvons pas déterminer la part de l’agriculture qui est tirée de la sueur des esclaves modernes. Nous ne pouvons faire autrement que subir le système. En revanche, ce que les pouvoirs publics peuvent faire, c’est prendre le problème à bras-le-corps en agissant pour que les personnes arrivées sur le territoire national puissent y vivre normalement.

En leur donnant l’autorisation de travailler durant leur séjour, par exemple ? 

A. A. Pour prendre un exemple paroxystique, la solution ne serait certainement pas qu’on leur délivre un titre de séjour sur le territoire tout en les interdisant de travailler. Soit on leur donne des papiers, soit on refuse leur entrée. Tout le monde y gagnerait : les employeurs, les migrants et les impôts. Sauf que le système ne le met pas en pratique. Le sytème est au comble de l’absurde et fonctionne comme une machine qui tourne à vide. Nous ne luttons pas contre l’immigration illégale quand nous favorisons l’entrée sur le territoire national de ces gens que nous laissons être exploités comme des esclaves modernes.

Lors de votre reportage pour France 3, en 2009, El Hassan Msarhati, travailleur clandestin tué quelques temps après, vous a dit : « Si je parle, ils me mettront une balle dans la tête ». Ce livre est-il un hommage à cet homme qui a osé parler et en a payé le coût de sa vie ?

A. A. Je ne suis pas du tout animé par le trip du chevalier blanc. En revanche, quand il y a des faits qui me semblent intéressants, j’essaie de les disséquer au maximum pour les porter à la connaissance du public. Ce n’est pas un hommage que je lui rends à proprement parler, mais c’est certain que le livre m’a permis de comprendre si j’ai eu un rôle involontaire à jouer dans son assassinat. Après enquête, je ne pense pas que ce soit le cas. Je ne souhaite pas m’exonérer, mais j’ai suffisamment d’éléments pour dire qu’il s’était créé assez d’inimitiés pour risquer sa vie sans que j’intervienne. Cela dit, l’enquête m’a ouvert la porte d’un monde dont je ne soupçonnais pas l’existence ; celui des travailleurs illégaux. C’est une manière pour moi d’avertir les gens sur ce qui se passe sous leurs yeux.

Vous expliquez que tous les suspects s’en sont tirés. Avez-vous une intuition concernant le coupable réel ? 

A. A. L’une des trois personnes mises en cause — celui que j’appelle « Le Chasseur », un ivrogne xénophobe et raciste — s’est suicidé quelques semaines avant la sortie du bouquin. Cela ne le désigne pas comme coupable, d’autant qu’il avait une personnalité assez complexe pour que tout un tas de raisons puisse expliquer son geste, mais cela interroge. La vérité, c’est que je n’ai absolument pas de religion sur la question. C’est tout le drame finalement, qu’il soit à ce point facile d’abattre un homme en plein jour et de s’en tirer de la sorte. En dépit des efforts réels des gendarmes, la lumière n’a jamais été faite sur cette affaire. Cela doit conduire à s’interroger sur le fonctionnement de la justice.

Peut-on espérer une amélioration du sort des travailleurs immigrés clandestins ?

A. A. Je n’y crois pas. Parce que le système est trop bien rôdé et parce que, comme souvent quand on pointe les travers de la Corse, elle se replie sur elle-même. Le fait que la société insulaire refuse de se regarder en face sur ses aspects les moins reluisants plombe sa capacité à évoluer et à se développer sur tous les plans économiques, sociaux et culturels. Ce qui pourrait faire bouger les choses, ce serait d’adopter des lois et faire en sorte que les gens qui sont chargés de les faire respecter aient les moyens de travailler. Est-ce que cela me semble être une priorité de ce gouvernement, de ceux qui l’ont précédé et de ceux qui suivront ? Je ne pense pas.

Propos recueillis par Dorian Le Jeune

[INTERVIEW] Frédéric Pommier : “Il faut s’interroger sur la place accordée à nos aînés”

Frédéric Pommier est journaliste à France Inter. Sa chronique de décembre 2017 alarme sur les conditions de traitement des personnes âgées dans les Établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). Publié aux éditions Équateurs Littérature, son livre Suzanne alterne entre le récit de la vie de sa grand-mère et son parcours en Ehpad. Il dépeint la dure réalité de son traitement où le soin a bien souvent fait place à la négligence.

Frédéric Pommier, auteur de Suzanne, au salon du livre des Assises internationales du journalisme. (Photo Louise Gressier / EPJT)

Le livre raconte la vie de Suzanne, votre grand-mère. Comment avez-vous réuni autant de détails sur elle ?

Frédéric Pommier : Elle a toujours raconté sa vie à nous, ses petits-enfants. Et pour aller plus dans les détails, j’ai passé des heures et des heures au téléphone avec elle. Je me suis aussi basé sur un récit que ma grand-mère avait écrit il y a vingt ans. Pendant quinze ans, elle a pris des notes sur ce qu’elle avait vécu pendant son enfance et son adolescence. Je me suis appuyé sur ces souvenirs qu’elle avait déjà fait ressurgir. Je l’ai interrogée plusieurs fois. Et c’est comme ça qu’elle a réveillé d’autres souvenirs. Je me suis aussi appuyé sur une correspondance et le journal intime de mon grand-père, Pierre, qu’il a écrit durant les six dernières années de sa vie. Parfois, je lui faisais référence à des faits dont il faisait allusion et elle réagissait. Tout cela, ça a fait surgir des souvenirs de voyage, de vacances. Évidemment, si j’avais utilisé toutes ces informations, mon livre aurait sans doute fait mille pages. J’ai sélectionné ce qui me semblait le plus parlant, le plus amusant parfois à écrire.

Suzanne est une femme de caractère qui avait soif d’aventures. Elle rêvait d’être comédienne à New York. Elle ne se préoccupe pas de la mort, ça ne l’intéresse pas. Est-ce une manière de mieux vivre la vieillesse ?

F. P. : Elle n’a jamais trop supporté dans la réalité de voir son corps décrépir. Elle a fait du tennis et a conduit jusqu’à assez tard, trop même. Comme beaucoup de personnes, elle n’accepte pas l’idée d’être devenue moins alerte. Elle voudrait continuer de conduire, même si elle ne peut plus se tourner. Tant qu’elle peut appuyer sur les pédales, elle voudrait continuer. Je ne sais pas si elle est exemptée du fait qu’on puisse bien vieillir. Les deuils qu’elle a vécus, à mon avis, c’est normal à son âge. Ce sont toujours des moments qui la rendent extrêmement triste, comme la mort de son fils et son mari. On peut vivre avec ses deuils, on peut se remettre de ces épreuves.

Pensez-vous qu’on puisse inventer un modèle social permettant de mieux traiter nos personnes âgées ?

F. P. : Je pense effectivement qu’il faut que l’on se sente tous concernés, que l’on y réfléchisse. Les personnes âgées appartiennent aujourd’hui à une catégorie de population « invisibilisée ». Tout comme celle des prisonniers. Ce sont des gens qu’on ne voit pas dans la rue, ni à la télévisionn ni dans les journaux, parce que ça ne fait pas plaisir de s’intéresser à des gens d’une grande classe d’âge. Je pense qu’il faut se demander si ce sont les Ehpad qu’on veut voir se développer. Les Français sont de plus en plus nombreux à vivre vieux. Un lycéen sur deux aujourd’hui sera centenaire. À ce rythme-là, je crains que l’on soit contraint d’ouvrir de nouveaux établissements calqués sur le modèle actuel. Faut-il que le secteur soit obligatoirement en partie marchand ? Je ne suis pas sûr qu’il y ait plus de dysfonctionnements dans les établissements à but lucratif que dans les établissements publics. Et au moins, on peut s’interroger sur la place que l’on veut accorder à nos aînés, le livre pose cette question au lecteur. Il avance aussi le sujet de la mémoire, du dialogue entre les générations.

Propos recueillis par Victoria Geffard.

[INTERVIEW] Claude Sérillon : “J’ai voulu reconstituer un moment d’histoire demeuré discret”

Claude Sérillon auteur de Un déjeuner à Madrid au salon du livre des Assises internationales du journalisme 2019.
(Photo Louise Gressier / EPJT)

Claude Sérillon est journaliste, écrivain et homme de télévision. Il a notamment présenté le 20h de France 2 à la fin des années 1990. Présent sur le salon international du journalisme à Tours, il nous présente Un déjeuner à Madrid aux éditions Cherche Midi, un roman basé sur un événement oublié de l’histoire : la rencontre entre de Gaulle et Franco du 8 juin 1970.

Que nous raconte votre livre ?

Claude Sérillon. J’ai voulu reconstituer un moment d’histoire demeuré discret car il a embarrassé tout le monde. De Gaulle est battu au référendum de 1969, il se sent humilié. Il va partir en Irlande pendant l’élection de Pompidou et ne plus voir personne. Après l’Irlande il s’enferme chez lui à la Boisserie où il continue d’écrire ses mémoires. Au mois de décembre 1969, il veut aller en Espagne. On sait que Charles Quint l’intéressait, Cervantes, Don Quichotte. Il ajoute à l’ambassadeur de France, que naturellement il verrai Franco. Stupéfaction totale. Franco est allé faire les saluts nazis fascistes à côté d’Hitler.

Pourquoi vous-être intéressé à cette rencontre ?

C. S. Je suis très frappé par ces rencontres qui paraissent invraisemblables comme avec Trump et Kim. Pour avoir été dix-huit mois à l’Elysée, j’ai vécu des rencontres hors du temps. Quand vous êtes petite souris, observateur de la scène, c’est très étonnant. La discussion internationale oblige de discuter avec son ennemi. Au fond le réalisme de de Gaulle qui va voir Franco, c’est peut-être aussi une leçon de modestie sur nos jugements à nous, journalistes. Immédiatement on fait des camps, le bien et le mal. Mais il faut bien que les leaders discutent entre eux.

Où est la part de réel dans votre roman ?

C.S. Toute la partie voyage est avérée. La partie déjeuner est quasi certaine car il restait quelques éléments. Aujourd’hui tous les acteurs, témoins sont morts. L’entretien est inventé à partir d’éléments. Mon idée était de les faire parler sur quelque chose qui aurait pu être réel. Je suis allé chercher dans les propos des uns et des autres et j’ai traficoté pour que cela se transforme en un dialogue. Comme si on avait imaginé une discussion entre Louis XIV et Napoléon.

Pourquoi la presse n’en a pas du tout parlé ?

C.S. À l’époque, la télévision est aux mains du pouvoir [de l’ORTF] donc la consigne est de ne pas embêter le Général. On n’en parle pas. Quand Franco apprend la visite du général, sa fille raconte qu’il a fait des bonds de joie. Personne ne venait le voir, il était replié au palais du Pardo.

Comment va se passer le voyage puis la rencontre ?

C.S. De Gaulle part début juin de la Boisserie [sa résidence familiale]  à Colombey-les-Deux-Eglises. Il traverse toute la France avec deux DS, deux chauffeurs, pas de gardes du corps particuliers. Personne pour le signaler. Aucun journaliste. Au Palais du Pardo, il s’entretient pendant 45 minutes avec Franco. Puis suit un déjeuner avec Madame de Gaulle, Madame Franco, la fille de Franco et son mari, l’ambassadeur de France et sa femme. On ne sait pratiquement rien de ce moment. Il n’y a eu que deux dépêches de l’ambassadeur envoyées au Quai d’Orsay qui disent que l’entretien s’est bien passé. De Gaulle dira que Franco était gâteux et que le saumon était exquis. Le traducteur dit dans une interview 25 ans après que ça s’est très bien passé, que c’était cordial. On ne rentre pas dans les détails. C’est la stupéfaction quand Malraux l’apprend. De Gaulle s’en fout. Quand il va revenir en France, de Gaulle dira « Oui je sais que ça a jasé et bien qu’ils jasent ». Il ne dira rien d’autre sauf une lettre de remerciements étonnante à Franco.

Comment deux hommes que tout oppose ont-ils pu sympathiser ?

C.S. Ce sont deux généraux qui se sont affranchis des règles de discipline. Franco a fait un coup d’Etat. Théoriquement, un général ce n’est pas fait pour ça. De Gaulle a fait un bras d’honneur à Pétain quand il était secrétaire. De Gaulle n’est pas un chef politique, il déteste la politique. Il méprise les hommes politiques et la presse. Il y avait des points communs entre Franco et De Gaulle. J’ai essayé de faire une réflexion sur le pouvoir, sur la trajectoire de ces deux hommes. Franco va mourir 5 ans après, De Gaulle 4 mois. Cela m’a permis de faire une enquête de journaliste mais aussi un roman, je romance tout cela.

Vous auriez aimé faire de la politique ?

C.S. Non, je ne pense pas. Je ne suis pas capable. Il faut avoir beaucoup de certitudes et de courage. Je ne suis pas militant. Il faut se battre pour garder le pouvoir, vous êtes sanctionné par le vote des gens. J’ai beaucoup de respect pour eux parce que je pense que c’est très dur, très violent. Donc ce n’est pas si simple que ça. Je ne participe pas au soupçon permanent de Médiapart par exemple. Ce n’est pas ma conception du journalisme.

Aujourd’hui on caricature le président…

C.S. Autre temps, autre mœurs. Je pense que les figures politiques d’aujourd’hui sont plus proche de nous. Le quinquennat et la rapidité de succession a aussi impacté cela. La communication a bien évolué aussi. Il n’y avait pas d’attaché de presse. Aujourd’hui on sait tout, tout le temps. C’est très difficile de cacher quelque chose. Comme le ministre de l’Intérieur qui va faire la fête en boîte à deux heures du matin et qui se retrouve sur les réseaux.

Quels sont vos projets d’avenir ?

C. S. J’ai arrangé ce livre en pièce de théâtre mais ça peut prendre du temps. C’est un monde que je ne connais pas bien. C’est amusant, j’aime bien faire des choses différentes.

Propos recueillis par Nathan Cocquempot et Victoria Geffard

[INTERVIEW] Olivier Goujon : « Quand on s’attaque au journalisme, on s’attaque à un pilier de la démocratie »

Olivier Goujon est journaliste photoreporter. À l’occasion de la sortie de son livre Ces cons de journalistes, aux éditions Max Milo, il répond à nos questions sur sa profession précarisée.

Olivier Goujon, auteur Ces cons de journalistes (Photo : Louise Gressier / EPJT)

 

Dans votre livre, vous dépeignez une réalité assez noire. En tant que journaliste, qu’est-ce qui vous motive à vous lever le matin ?

Olivier Goujon. La réalité du métier de journaliste est très sombre, mais j’aime cette profession. La plupart des journalistes aiment tellement leur métier que ça en devient problématique. Ils ne se plaignent pas et travaillent dans des conditions désastreuses qui sont contre-productives pour la qualité de l’information.

Que faire pour travailler dans de meilleures conditions ?

O.G. Respecter et appliquer la loi. Embaucher des journalistes en CDI, rémunérer les pigistes en salaire, payer les sujets commandés, faire des commandes écrites. Ce serait un pas en avant mais personne ne le fait. Partout où l’on m’invite, dans les plus grands médias, on me félicite pour mon livre alors qu’eux-mêmes ne respectent pas la loi. Il y a une sorte de schizophrénie. Dans le premier chapitre de mon livre, je prends l’exemple d’Olivier Voisin. C’est un journaliste mort en Syrie. Il est parti chercher de l’information là où il ne devait pas aller, parce qu’il était obligé. Endetté, il devait payer son matériel et ses commandes se sont évaporées. C’est un mort de la précarité. S’il était parti avec une commande écrite, si quelqu’un avait payé pour sa sécurité, la situation aurait peut-être été différente. Lorsqu’il est mort, on lisait partout des tribunes défendant les photojournalistes, ces gens qui risquent leur vie pour nous… Mais qui s’est occupé de sa sécurité ?

Quels sont alors les moyens de lutte ?

O.G. On me reproche de ne pas donner de solution. Mais mon métier consiste à dire pourquoi et comment ça ne va pas, en écrivant des livres et des articles. C’est évident qu’il ne faut pas écouter les syndicats qui poussent à refuser toutes propositions indécentes. Ils oublient que 10 000 journalistes sont corvéables pour remplacer celui qui a dit non. Le seul conseil que je peux donner, c’est de travailler à plusieurs. Je crois au collectif. Mettez vos forces en commun, vous serez plus forts à dix que seul.

Peut-on parler de prolétarisation du journalisme ?

O.G. La prolétarisation du tertiaire s’applique évidemment au journalisme. Ça implique une charge démocratique : quand on s’attaque au journalisme, on s’attaque à un pilier de la démocratie.

Le but du livre est-il de réveiller les français ?

O.G. Je n’ai pas la prétention de vouloir réveiller qui que ce soit. Si vous voulez dormir, dormez. Si vous ne voulez pas voir ce qu’il se passe, ne le voyez pas. Mon but est d’informer. Mon livre ne suscitera pas un rétropédalage du néolibéralisme mais j’aurais fait mon métier, je peux mourir librement.

Votre ton alarmiste est-il nécessaire pour informer ?

O.G. Je n’ai pas un ton alarmiste. Ceux qui me font cette critique trouvent un intérêt au système : patrons de presse ou éditorialistes. Chez Pascal Praud sur CNews, j’ai parlé de reproduction sociale dans le journalisme ; nous sommes tous des mâles blancs de 45 ans et nos parents gagnaient 4 000 euros par mois. D’un coup, j’ai vu cinq mâles blancs de 45 ans se lever pour me dire : « Absolument pas, je ne suis pas déconnecté ! » J’ai entendu la même chose à la commission de la carte, alors qu’ils donnent des cartes de presse à des journalistes qui touchent 500 euros par mois. Chaque année, les critères sont plus bas. Tous les membres de la commission font campagne sur le combat contre la précarité mais une fois élus, ils disent n’être qu’un thermomètre pour mesurer la température dans la profession. Selon moi, il faudrait créer un organisme moral, comme ce qu’il existe en Belgique, qui aurait autorité pour afficher un manquement.

Propos recueillis par Léo Juanole et Lydia Menez

[INTERVIEW] Patrick Poivre d’Arvor : « Je raconte l’ambition et le pouvoir politique et médiatique »

Patrick Poivre d’Arvor a été le présentateur phare du JT de 20 heures de TF1 pendant plus du 20 ans. Présent au Salon du livre du journalisme à Tours, il nous parle de son dernier roman La vengeance du loup paru en janvier 2019 aux éditions Grasset.

Patrick Poivre d’Arvor, auteur de La Vengeance du loup (Photo : Louise Gressier/EPJT)

 

Votre livre dépeint l’ascension sociale d’un jeune homme aux dents longues. Vous sentiez- vous, comme Charles votre héros, prédestiné à une carrière publique ?

Patrick Poivre d’Arvor. Entre politique et journalisme, il y a une différence. L’idée de devenir président de la république ne m’a pas effleuré alors que mon héros, quand il perd sa mère à 12 ans, ne pense qu’à ça. J’ai mis un peu de moi en lui mais aussi dans le personnage de son père et de son grand-père. Le principe d’un roman est d’être dans le mentir vrai et dans les masques. Ce n’est donc pas une autobiographie.

Le format du roman vous permet-il de dire des choses que n’auriez pas pu dire autrement ?

PPDA. D’excellents confrères ont fait de grandes enquêtes journalistiques. Moi, j’aime beaucoup le genre du roman car on peut aller plus loin. Je l’ai déjà fait pour d’autres livres. J’aime la comédie de mœurs, la comédie humaine qu’on racontait beaucoup au XIXe siècle. On parlait de l’ambition chez Balzac, Stendhal, Maupassant, Hugo, etc. J’ai voulu faire la même chose, évidemment loin de leur talent. Mais j’ai travaillé sur le même ressort, à savoir l’ambition et le pouvoir, que ce soit politique ou médiatique.

Dans votre roman, le personnage principal, devenu un proche du président de la république, entretient une relation amoureuse avec une journaliste. Avez-vous vécu des situations de conflits d’intérêt entre médias et politiques ?

PPDA. Il y a eu des moments difficiles mais aujourd’hui, ils sont moins en moins nombreux. J’en parle mais j’ai pris du champ. En ce qui me concerne, j’ai eu des moments durs avec deux présidents de la république de bords différents. J’ai des confrères qui ont eu d’autres types de difficulté. Aujourd’hui, il semble bien compliqué pour un pouvoir politique de museler la presse. Ça a pu être possible dans les moments forts d’une majorité unique comme on a connu sous de Gaulle puis plus tard avec Mitterrand. J’en ai fait mon miel pour ce roman.

Le journalisme a-t-il toujours été votre plan de carrière ?

PPDA. Avant toute chose, c’était la littérature. J’ai commencé à écrire mon premier livre à 17 ans à Strasbourg. Le journalisme est venu en cours de route. J’ai écouté l’émission Envoyé spécial sur France Inter et ils cherchaient des jeunes qui voulaient faire le tour du monde. Alors j’ai dit oui et j’ai gagné au terme d’un an de concours. Mais ce n’était pas mon désir initial.

Le thème de la transmission intergénérationnelle est très présent dans votre roman. Faut-il savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va ?

PPDA. J’ai tendance à le penser. Moi, je sais d’où je viens, mes origines sociales sont modestes. Mes parents n’avaient pas un rapport énorme à la culture, contrairement à mes grands-parents. Mon père a vécu en Algérie dans les années 1940. Il était jeune, entre 17 et 21 ans. Il m’a donc raconté cette période que je trouve très romanesque. Le choix de l’Algérie est à la fois une belle toile de fond et un hommage à mon père qui nous a quitté l’année dernière.

Propos recueillis par Nathan Cocquempot et Amandine Sanchez

[INTERVIEW] Mathieu Delahousse : « Le djihadisme, c’est un échec éducatif, culturel et social »

Mathieu Delahousse est grand reporter et spécialiste des questions judiciaires à l’Obs. Il a publié La Chambre des coupables, aux éditions Fayard. Dans ce livre, il nous plonge au cœur des procès de djihadistes français, qui auraient pu faire la une des JT s’ils n’avaient pas été arrêtés à temps.

 

Pourquoi choisir d’écrire sur les djihadistes français maintenant, alors que nous ne sommes plus dans la tourmente médiatique des attentats terroristes ?

Mathieu Delahousse. Le spectaculaire est passé mais le djihadisme reste très présent en termes de problématique de sécurité et de justice. Nous sommes entrés dans la phase judiciaire. Ma théorie était de dire que les grands attentats seraient jugés mais que le grand procès du terrorisme avait déjà commencé par le biais de toutes les audiences que je raconte.

En dehors des audiences auxquelles vous avez assisté, quelles sont les autres sources que vous avez mobilisées ?

M.D. Il existe plusieurs niveaux de sources. Il y a l’audience en elle-même, qui apporte une grande partie des choses. Une audience publique apporte 65 % à 75 % des informations sur ces attentats. C’est une justice transparente. En revanche, j’ai fait une partie de l’investigation en consultant les procédures, en rencontrant tous les avocats et les magistrats qui ont pris part à ces procès.

Vous utilisez dans le livre le terme « d’invisibles » pour parler de ces jeunes djihadistes.  Pourquoi sont-ils invisibles ?

M.D. C’est à la fois une menace invisible, des dangers qui ont été mal considérés et des éducations ratées. C’est un échec éducatif, culturel, social. Souvent, ces gens ont trouvé dans le djihadisme le moyen de sortir de cette invisibilité, de devenir quelqu’un.

À qui vous adressez-vous en écrivant ce livre ?

M.D. Mon objectif était ambitieux. J’ai voulu me destiner à ceux qui s’intéressent à la réalité ordinaire du terrorisme. C’est au nom du peuple français que j’ai écrit. Ce n’est pas un livre sur les grands noms du terrorisme.

Comment fait-on pour écrire un livre sur les djihadistes sans les glorifier ?

M.D. Le but n’était ni de les glorifier ni de faire peur. Il s’agissait d’ouvrir les salles d’audience à l’opinion publique pour montrer la réalité. Je voulais faire du journalisme et pas de l’idéologie. J’ai essayé de montrer ces djhadistes dans leur médiocrité mais aussi dans leur réalité, comme on le fait avec des criminels de droit commun.

L’incarcération est-elle une mesure efficace contre la récidive ?

M.D. L’incarcération est indispensable. On ne peut pas laisser les djihadistes en liberté. La sanction sociale passe par la détention. En revanche, la prison a ses limites pour deux raisons : la durée et la radicalisation au sein des établissement pénitentiaire qui existe sans systématique.

Selon vous, faut-il rapatrier les djihadistes français détenus en Irak et en Syrie ?

M.D. Je suis favorable à ce qu’ils soient totalement pris en compte comme des délinquants étrangers et qu’ils soient jugés par les tribunaux français. La meilleure façon pour essayer de « récupérer » ces djihadistes est de les juger selon nos valeurs. Mais c’est aussi le meilleur moyen de les surveiller. Face au djihadisme, il faut faire la guerre mais il faut aussi miser sur la justice.

Propos recueillis par Chloé Giraud

[INTERVIEW] Frédéric Métézeau et “la grande vague dégagiste de 2017”

Frédéric Métézeau est journaliste à France Inter. En janvier 2019, il publie le livre Vieux renards et jeunes loups aux éditions L’Archipel. Ce livre fait un pari, celui d’analyser les figures politiques qui pourraient être dominantes dans la perspective de 2022. Pour cela, dix-huit chapitres décrivent différentes personnalités du paysage politique actuel. 

Frédéric Métézeau, auteur de Vieux renards et jeunes loups
(Photo : Louise Gressier / EPJT)

Dans votre ouvrage, vous parlez des vieux renards et des jeunes loups en politique. Qui sont-ils et qu’est-ce qui les oppose ?

Frédéric Métézeau. Nicolas Sarkozy, François Fillon, Alain Juppé, François Hollande et tant d’autres personnalités politiques de l’ancien monde n’ont pas survécu à la grande vague dégagiste de 2017 avec l’élection d’Emmanuel Macron. Mais certains vieux renards ont résisté : Jean-Luc Mélenchon, François Bayrou ou Laurent Wauquiez. Le vieux renard vivait politiquement avant la dernière présidentielle et continue de vivre politiquement après. Le jeune loup est son complément. Il a émergé à l’occasion de cette vague dégagiste. Cependant, l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir n’a pas fait monter des nouveaux visages uniquement de LREM mais aussi de LR, de LFI ou du PS. La situation ressemble à celle de 1958. L’arrivée au pouvoir de Charles de Gaulle a engendré une grande vague de départs accompagnée d’une grande vague d’arrivées.

Pourquoi avoir fait ce pari d’imaginer l’avenir, alors que l’échiquier politique est en perpétuel mouvement ?

F. M. Mon livre est basé sur le présent et ne prédit pas l’avenir. J’ai rencontré des gens en fonction qui souhaitent prendre, reprendre ou conserver le pouvoir. J’ai interrogé leurs proches et de nombreux analystes politiques. Je ne dis pas « voilà ce qu’il va se passer », mais plutôt « à partir du présent, voilà ce à quoi nous pouvons nous attendre ».

Vous avez réalisé une soixantaine d’entretiens, combien de temps ce travail vous a-t-il pris ?

F. M. J’ai en réalité réalisé plus de quatre-vingts entretiens. Ce livre s’est fait en plusieurs temps. La durée entre la commande et la livraison du livre est de 9 mois. En réalité, le travail a duré 7 ans, ce qui correspond à mes 7 années de journalisme politique. J’écrivais déjà ce livre sans le savoir en entretiens, meetings, etc. J’ai donc ressorti d’anciennes notes et enregistrements. C’est une œuvre de sédimentation.

Comment passe-t-on du journalisme radio à l’écriture d’un livre aussi conséquent ?

F. M. Le journalisme radio est également un métier d’écriture avec finalement très peu d’improvisation. J’ai choisi de quitter mes fonctions de chef de service politique de France Inter. Couvrir deux élections présidentielles, dont celle de 2017 qui était folle, pour la première matinale de France, c’est très fatiguant. Je voulais ralentir le rythme et ne plus être dans cette machine folle pour me poser. C’est ce que m’a permis l’écriture d’un livre. Quand on a 9 mois et pas 2 heures pour rendre un papier, on est plus dans la réflexion et moins dans l’instantané. Cependant, il faut apprendre à bosser plus lentement ainsi qu’à adapter son écriture. La rédaction d’un livre n’est pas du tout la même qu’en radio. On a le droit de faire des phrases bien plus longues. Mon éditrice m’a très vite dit : « Attention, vous écrivez comme en radio, n’oubliez pas que vous écrivez un livre. » C’était très stimulant, j’avais l’impression d’être de nouveau étudiant en journalisme.

Comment parvient-on à gagner la confiance d’hommes politiques pour qu’ils se livrent avec autant de sincérité ?

F. M. Les paroles on et off sont la même chose. J’explique à mes interlocuteurs que c’est dans le cadre d’un livre et pas d’une interview radio ou télévisée. Ainsi, ils ont le temps de s’exprimer et savent que leur propos ne seront diffusés qu’à la publication du livre. Le respect du off repose sur un contrat de confiance. Si j’accepte que quelqu’un s’exprime en off, j’exige une réelle sincérité. Quand on écrit ce genre de livre, il faut expliciter sans détour ce qu’on fait sans prendre les gens par surprise.

Pourquoi avoir choisi ces jeunes loups, notamment le chapitre sur Brune Poirson, Aurore Bergé et Amélie de Montchalin, et pas d’autres ?

F. M. J’ai choisi de mettre en avant des visages féminins parce qu’enfin l’Assemblée nationale se féminise. Elle n’a jamais été aussi féminisée qu’aujourd’hui. Mais j’avoue humblement ne pas être parvenu à la parité dans mon livre. Dans ma fonction précédente de chef du service politique chez France Inter, j’avais observé la vitesse d’émergence médiatique de certains députés marcheurs. Brune Poirson, à peine élue députée et sans jamais avoir fait de politique, a été nommée secrétaire d’État. C’est donc un mélange de maîtrise des dossiers, de fulgurance des carrières et d’aisance médiatique qui m’a poussé à choisir ces trois personnalités.

Si Emmanuel Macron était frappé par un autre scandale du type de l’affaire Benalla et dans l’impossibilité de se représenter, qui pourrait porter LREM en 2022 selon vous ?

F. M. En 2015, nous avions parier avec des amis journalistes sur les deux noms du second tour de 2017. J’avais pronostiqué Alain Juppé contre François Hollande ; je vais donc éviter de prédire l’avenir.

Propos recueillis par Manon Van Overbeck

 

 

Julie Lardon : « Un public très jeune n’est pas censé avoir des idées préconçues. »

À 29 ans, Julie Lardon, diplômée du Centre universitaire d’enseignement du journalisme (CUEJ) à Strasbourg, est depuis trois ans l’heureuse maman d’Albert, journal bi-mensuel adressé aux 8 -13 ans. Présente aux Assises du journalisme l’an passé dans le cadre d’une conférence autour de la presse jeunesse, elle revient aujourd’hui sur les différences qu’il existe dans ce média spécialisé.

Albert, un journal de caractère. (Photo : Julie Lardon)

Qu’est-ce qui vous a donné envie de créer Albert ?

Julie Lardon. Albert est né d’une rencontre avec Valentin Mathé, directeur de la maison d’édition La poule qui pond. On souhaitait faire quelque chose ensemble, même si lui est dans l’illustration et que je suis journaliste. Au début ce n’était pas un projet professionnel, nous voulions voir le travail que cela nous demandait, le temps que ça nous prenait… On a finalement mis neuf mois avant de sortir notre premier numéro qui a été publié le 15 septembre 2016. Le but était vraiment de rester dans le journalisme tout en mêlant l’univers de l’album jeunesse, avec de l’illustration, pour rentrer dans l’actualité par ce biais ci. C’est ainsi que nous avons imaginé ce concept d’une une totalement dessinée qui reprend tous les articles du journal. 

En quoi Albert est-il différent des autres médias jeunesse ?

J. L.  Il l’est tout d’abord par sa forme, car sa périodicité est assez rare. Nous sommes bi-mensuel alors que les autres médias sont surtout des hebdomadaires ou des quotidiens. Notre format est aussi différent : nous avons quatre grandes pages au format A3, arrangées de façon que le journal soit pliable et facile à lire pour des enfants qui ont des petites mains. Mais le but était quand même que l’illustration prenne une grande place : nous voulions qu’elle puisse se transformer en poster, ce que nous sommes seuls à faire. 

« Le public est confronté depuis le plus jeune âge à cette défiance envers les médias »

Les sujets de la presse jeunesse sont-ils tous les mêmes ?

J. L. Il y a des différences, comme pour tout média, jeunesse ou pas. Nous avons une ligne éditoriale et nous devons nous y tenir. La nôtre est que les articles doivent parler d’actualité chaude : on va traiter de la politique, de l’économie, des relations internationales, sous une forme adaptée aux enfants. Le choix des sujets se fait avec un comité d’enseignants et de professionnels, en fonction de ce qui est, selon nous, bon pour les enfants de savoir et de comprendre pour appréhender le monde. On souhaite vraiment rester dans le décryptage de base de l’actualité pour des enfants âgés de 8 à 13 ans.

Qu’est-ce que c’est qu’être journaliste pour la presse jeunesse ? 

J. L. C’est être journaliste tout simplement. Chez Albert, le seul regret que l’on peut avoir est que je sois toute seule à la rédaction. Je n’ai donc pas le temps de faire du terrain. Mais espérons qu’un jour, nous arriverons à étoffer l’équipe et à enrichir notre média avec des interviews et des reportages. Toutefois, la synthèse d’actualités que nous faisons reste journalistique : il faut compiler les données, croiser les sources, vérifier les informations et les restituer. C’est le volet le plus difficile, propre à la presse jeunesse. Il faut toujours partir des bases et non pas du principe que les enfants savent de quoi on parle. 

Les critiques faites envers les médias traditionnels vous touchent-elles bien que votre public soit différent ?

J. L. Cela nous touche forcément car de toute façon le public est confronté depuis le plus jeune âge à cette défiance envers les médias. Nous faisons beaucoup d’interventions auprès des enfants, et quelle que soit leur origine sociale, on trouve toujours quelqu’un pour nous dire que les médias mentent. Cela nous touche d’autant plus que l’on a affaire à un public très jeune qui n’est pas censé avoir des idées préconçues. Ils devraient au contraire être en train de se forger un esprit critique. C’est pour cela que nous faisons beaucoup d’éducation aux médias. C’est vraiment nécessaire. Nous journalistes, avons besoin d’aller expliquer notre métier, montrer comment nous travaillons, quels sujets nous traitons, et qui financent les médias. Mais cette éducation passe aussi par l’apprentissage de la reconnaissance des « fake news ». Il faut leur apprendre à éveiller cette curiosité naturelle, pour qu’ils aillent gratter. 

Propos recueillis par Élise GILLES

[INTERVIEW] « Etudiants en journalisme, tous les mêmes » : le journalisme est une construction individuelle

(Photo :  Firas Lamouchi)

Aladine Zaiane, journaliste reporter d’images le jour et chauffeur-livreur la nuit, figurait parmi les
intervenants de l’atelier intitulé « Etudiants en journalisme, tous les mêmes ». Il revient sur la place des écoles de journalisme dans les médias.

La Feuille : Est-ce qu’il est primordial de passer par une école de journalisme pour devenir journaliste ?

Aladine Zaiane : Dans l’imaginaire des gens oui, il est presque obligatoire de faire une école. Mais en étant patient et
en travaillant son propre regard sur la société, on peut y arriver sans. Sauf que ça prendra sûrement plus de
temps.

Comment intégrer une école de journalisme ?

A.Z. : En France, les écoles sont, pour la plupart, très prestigieuses. Les codes sont très arrêtés et quand on n’a
pas baigné dedans, on doit les apprendre et les assimiler. En dehors de l’apprentissage des connaissances, les écoles sont donc aussi une histoire de codes.

Le journalisme est-il une construction individuelle ?

Oui, c’est notre regard et notre sensibilité qui comptent avant tout. Sinon je trouve les rendus fades.

Quels sont les problèmes auxquels vous avez été confronté dans les rédactions ?

Je n’avais pas forcément les codes quand j’ai intégré ma première rédaction. Lors de mes premières expériences, j’ai donc reçu beaucoup de critiques. Il a fallu être très modeste pour pouvoir avancer.

Propos recueillis par Ons HAMDI, étudiante de l’Ipsi

[INTERVIEW] « Ça fait des années que je les vois, ces personnages fantomatiques » – Romain Capdepon

Crédit : Patrick Gherdoussi pour JCLattes

Romain Capdepon est chef de la rubrique police-justice à La Provence. Il est auteur du livre Les Minots, sur les guetteurs, ces petites mains au service des trafiquants de drogue à Marseille. Publié le 9 janvier dernier, aux éditions JCLattès, l’ouvrage prend pour point de départ la mort, en 2010, de Jean-Michel, un jeune de 16 ans.

(suite…)

L’actualité en signes

(Photo : Nidid)

Sophie Scheidt présente le premier journal entièrement en langue des signes. Ce programme, “Le 10 minutes” , est diffusé sur le site de M6.

De traductrice à présentatrice, Sophie Scheidt cherche à rendre l’information plus accessible aux personnes handicapées. Sourde de naissance, elle est à l’origine du projet « Le 10 minutes », émission web de M6 entièrement réalisée en langue des signes.

La Feuille : Quel a été votre parcours ?
Sophie Scheidt : J’ai eu la chance de faire toute ma scolarité dans une classe bilingue, en français et en langue des signes. J’ai ensuite intégré un parcours pour devenir interprète. Lorsque j’ai été embauchée dans une agence de traduction, j’ai commencé à m’intéresser à l’accessibilité des lieux publics pour les personnes sourdes. On était aussi l’une des seules entreprises à traduire les actualités. Lorsqu’elle a fermé, j’ai eu des difficultés à retrouver un travail. Avec mon collègue Olivier Calcada, nous avons décidé de créer notre propre structure de traduction Vice-Versa, qui existe depuis trois ans et demi.

Comment avez-vous intégré l’émission « Le 10 minutes » de M6 ?
S.S. : Dès mes débuts en tant que traductrice, je m’intéressais à l’accès aux médias. On savait à l’époque qu’il y avait un vrai potentiel d’audience derrière. On a eu l’idée de monter un projet et de le proposer à M6. On ne savait pas encore sous quelle forme, mais on voulait rendre l’information accessible. On a donc créé un concept, on a dû chercher des fonds… Petit à petit, les portes se sont ouvertes, les personnes étaient vraiment intéressées par ce projet. « Le 10 minutes » est né. On voulait qu’il soit sur Internet pour le rendre plus accessible. Olivier et moi-même en sommes les présentateurs. Notre but n’était pas de parler de handicap, on n’évoque presque jamais le mot, mais de développer un programme accessible aux personnes sourdes.

Est-ce que cette initiative peut banaliser les questions liées au handicap dans les médias ?
S.S. : Oui bien sûr ! L’objectif n’était pas de se mettre en avant. J’ai eu la chance d’avoir pu faire de longues études, mais la France accuse un grand retard : beaucoup de personnes sourdes sont illettrées ou en échec scolaire. Aujourd’hui, la jeune génération a accès aux nouvelles technologies. Grâce à l’émission, elle peut s’imaginer plus facilement un avenir. Le but était aussi de créer un nouveau modèle d’émission, qui puisse durer dans le temps, car on n’est pas immortel. [Rires]

Considérez-vous que les journalistes sont « tous les mêmes » ?
S.S. : Il est vrai que sur les chaînes télé, il y a des codes, des choses assez normées. Par exemple, on ne voit pas souvent des personnes d’outre-mer ou des personnes qui ont des accents. Les sourds sont aussi absents des écrans. Même si on a une culture et une langue minoritaires, je me sens Française avant tout. Je pense que certaines initiatives, comme celle de M6, participent à l’inclusion de l’ensemble de nos cultures. On aimerait que les présentateurs sourds soient plus nombreux.

Propos recueillis par Perrine BASSET

Gilles Bastin : « Quand vous faites bien votre travail, vous n’êtes pas détestés »

Photo : Gilles Bastin / Crédit : IPSI Tunis

Gilles Bastin est professeur de sociologie à l’université Grenoble Alpes. Il a participé à l’atelier « la détestation des journalistes, une vieille histoire ».

La Feuille : De nos jours, les actes de violence à l’égard des journalistes augmentent. Comment peut-on expliquer la détestation des journalistes ?

Gilles Bastin : Je ne suis pas sûr qu’il y ait une détestation. Beaucoup de gens envient la situation des journalistes. Même parmi ceux qui font partie des mouvements populaires et dont on pense qu’ils les détestent. En fait, beaucoup aimeraient peut-être devenir journaliste. Je me méfie du mot détestation parce que c’est une façon de disqualifier les gens qui critiquent les journalistes. S’ils le font, ils sont accusés de les haïr. En revanche, il y a des formes de détestation qui se sont manifestées depuis très longtemps chez les intellectuels. Il y a pleins d’exemples, au 20e siècle, de propos extrêmement violents à l’égard des journalistes. Je situe cette détestation plutôt du côté des intellectuels que des mouvements populaires.

L’État est-il responsable de la protection des journalistes ?

G.B. : Les journalistes français ont toujours cherché une protection de l’État. Leur statut a été obtenu par une loi parce que les entreprises ne voulaient pas le garantir. Ce type de loi n’existe pas dans beaucoup de pays. Aux États-Unis par exemple, les médias donnent la carte de presse à leurs journalistes. En France, il y a une petite maladie du journalisme, qui est de chercher cette protection, d’aller au ministère de la Culture dès qu’il y a un problème et d’avoir dans sa poche une carte de presse. Les médias sont aussi sous perfusion de l’État en France. Heureusement qu’il y a des aides à la presse, sinon certaines entreprises auraient fait faillite. On estime qu’il y a 15 % de chiffres d’affaires des entreprises en presse écrite qui est socialisée par le biais d’aides à la presse. Cette protection existe, mais à mon avis, elle a des effets pervers considérables. Les journalistes devraient chercher à s’en émanciper.

Que doivent faire les organismes de la profession pour affronter la violence et la haine à l’égard des journalistes ?

G.B. : Il y a des choses relativement simples à faire. Par exemple, il faut arrêter d’inviter sur les plateaux de télévision les gens qui font le commerce de cette violence dans un but électoral. Les invitations doivent se diversifier et éviter de donner un écho à tout cela. Quand vous faites bien votre travail, vous n’êtes pas détestés.

Propos recueillis par Oussama BOUCHIBA (IPSI Tunis)

 

 

 

 

 

 

 

 

[EN PLATEAU] Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, présidentes du jury 2019

Grandes reporters du Monde, Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin sont présidentes du jury de cette 12ème édition des Assises du Journalisme de Tours. Les deux journalistes sont à l’origine du choix du thème de cette année : « #lesmédias : Tous les mêmes ? ». Benjamin Baixeras et Alice Blain, étudiants à l’EPJT, les ont interviewées.

Interviewées par Benjamin BAIXERAS et Alice BLAIN.

La data au service de l’investigation journalistique

Journaliste, lanceurs de données, exploiteur de bases de données ont un point commun : la data. Les étudiants tenisiens À propos de cette thématique on a  interview Karen Bastien, datajournaliste et cofondatrice de Wedodata et Sandrine Sawadogo, journaliste d’investigation à l’Économiste du Faso.

Journalistes : Khouloud Hamdi / Ons Hamdi
Monteurs : Firas Lamouchi / Ayoub Dhiafallah

Harcèlement : « Les écoles de journalisme doivent donner la possibilité à leurs étudiants de parler»

Canulars malveillants, sexisme et pressions… L’affaire de la Ligue du LOL a relancé le débat sur le harcèlement dans les écoles de journalisme. Nassira El Moaddem, journaliste et diplômée de l’École supérieure de journalisme de Lille (ESJ), insiste sur la nécessité de briser la spirale du silence.

La prépa égalité des chances présente chaque année un taux de réussite de 80 % selon Nassira El Moaddem. (Photo : Twitter : @NassiraELM)

Pensez-vous qu’une plus grande attention doit être portée à ce qu’il se passe entre les murs des écoles de journalisme ?

Nassira El Moaddem : Il faut prendre des pincettes et garder en tête que j’ai quitté l’ESJ il y a sept ans, en 2012. Je pense qu’il y avait à l’époque un vrai problème de domination d’un groupe sur le reste de la promotion. Un groupe de jeunes hommes encensés par la majorité, qui faisaient la pluie et le beau temps, distribuaient les bons et les mauvais points, et faisaient et défaisaient les réputations. Ils rendaient l’atmosphère toxique, de telle sorte que certaines personnes, notamment les étudiantes, dont certaines ont témoigné depuis, ont expliqué à quel point il leur devenait difficile de venir à l’école et ont fait en sorte de tirer un trait le plus vite possible sur leurs deux années d’études. On a tous travaillé très dur pour entrer à l’ESJ et ces années sont beaucoup de souffrance pour un certain nombre de personnes. Je pense qu’il faut que les écoles donnent la possibilité à leurs étudiants de parler, de mettre des mots sur leur situation et faire comprendre que les portes des encadrants sont réellement ouvertes. Par réellement ouvertes, j’entends par le temps et les moyens accordés, l’opportunité de pouvoir parler. Mais il faut que des systèmes d’écoute soient mis en place pour que les étudiants se sentent suffisamment en confiance pour raconter leurs difficultés et leurs souffrances.

En 2012, les conditions n’étaient donc pas réunies pour que les élèves de votre promotion expriment leurs souffrances ?

N. EM. : Au vu de ce que j’ai lu et écouté comme témoignages, souvent venus d’étudiantes, ça me semble encore très peu le cas dans les écoles et je pense que celles-ci doivent y travailler. Les écoles nourrissent et alimentent par ailleurs la notion de « réseaux d’anciens ». Mais encore faut-il vouloir en faire partie. Un réseau d’anciens s’entretient, et on peut ne plus avoir envie d’y appartenir après ce genre d’expérience. D’anciennes étudiantes m’ont dit être dégoûtées par cela, parce qu’elles n’ont jamais eu l’impression d’être considérées à leur juste valeur à l’école. Si ce n’était pas le cas pendant leurs études, pourquoi faire semblant d’appartenir à un réseau d’anciens auquel elles ne s’identifient pas ? Ces réseaux ont pourtant de nombreux avantages, notamment pratiques, mais aussi en tant que lieu de nombreux débats sur la profession. Ils devraient aussi jouer un rôle dans la valorisation de tous les profils, et assurer l’intégration pour ces étudiantes qui se sont senties délaissées, et abandonnées durant leurs études. Je pense que les écoles ont un vrai travail à faire là-dessus.

« On ne peut pas faire comme s’ils n’existaient pas car ils s’imposent à nous. »

 

Ces étudiantes, se sont-elles également senties mises à l’écart après leur entrée dans le monde du travail ?

N. EM. : Ce qui est certain, c’est que ce qu’elles ont subi les a suivies. Soit parce que ça a eu une incidence sur leur parcours professionnel, soit parce qu’à un moment elles y ont repensé. On évolue dans un milieu assez réduit, dans le sens où l’ont peut être amenés à travailler ensemble, on se croise dans les rédactions, dans les soirées d’anciens, et il y a quand même souvent des opportunités de se retrouver. Malheureusement c’est compliqué pour ces personnes de tirer un trait sur ce qu’elles ou ils, ont vécu. Plus encore lorsque l’on se retrouve face à ceux qui ont infligé des souffrances, qui sont parfois devenus des personnalités médiatiques. On ne peut pas faire comme s’ils n’existaient pas car ils s’imposent à nous.

Mais quelles incidences ont réellement ces comportements néfastes ?

N. EM. : Je me suis aussi intéressée aux conséquences de ces situations de domination une fois le diplôme obtenu, dans l’exercice du métier. J’ai fini par regarder ce qu’étaient devenus les étudiants de ma promo. On était un peu plus de cinquante étudiants, tous diplômés en 2012. En 2019, à l’aune de tout ce que j’ai pu dire de mon parcours à l’ESJ de Lille et tout ce dont on m’a parlé, j’ai remarqué quelque chose de très frappant. Les filles sont encore trop nombreuses à être dans des situations de précarité, sept ans après avoir été diplômées. Lorsque je parle de situation de précarité, j’entends non titularisées dans les rédactions, avec parfois un statut de pigiste qui est subi, certaines ont même complètement abandonné le métier. J’en ai identifié trois au moins. Et à l’inverse, des garçons qui sont plus souvent titulaires, en CDI dans les rédactions, occupant parfois des postes de chefs et pour certains une exposition médiatique très forte. Bien sûr, il faut prendre en compte que nous étions une majorité d’étudiantes dans ma promotion. Mais il faut garder en tête que ces systèmes de domination d’un groupe masculin sur d’autres personnes était infligés, le plus souvent, à des filles d’origine modeste, ou d’origine étrangères.

Avez-vous constaté des résistances face à l’emploi du terme harcèlement ?

N. EM. : Moi je l’ai directement exprimé de cette façon quand j’ai informé la direction des études de ce que ces trois étudiants me faisait. C’est le mot que j’ai utilisé. Je l’ai dit, je l’ai écrit, et la direction n’a pas pris la mesure de ce qui s’est passé à ce moment-là, ni sur les actes en eux-mêmes, ni sur ce qu’ils voulaient dire de ces personnes durant ces deux années.

Propos recueillis par Eléa Chevillard

Rémy Buisine : « La défiance envers les médias existe depuis longtemps »

(Photo : @remybuisine)

Le reporter du média social Brut, Rémy Buisine s’est fait remarquer grâce à son traitement des manifestations des Gilets jaunes. À travers ses Facebook Live et ses vidéos, le journaliste est très apprécié des acteurs du mouvement. Il nous explique comment Brut est différent des autres médias.

La Feuille : De quelle manière Brut s’est-il imposé comme un média différent des autres ?

Rémy Buisine : Le premier point est que Brut n’est que sur les réseaux sociaux. De plus, on n’est pas là pour donner notre avis sur l’actualité. L’objectif est de créer une conversation sur un sujet. On fait notre travail de journaliste : celui de rechercher les infos, de mettre en contexte les choses, que ce soit via les sujets ou les live. Comme on est un média directement connecté avec ceux qui nous suivent, on a leur retour en temps réel et des conversations peuvent se créer avec des gens qui sont d’accord ou non. Mais nous, on n’intervient jamais dans ces conversations. On a cette chance, grâce aux nouvelles technologies, d’avoir ces commentaires, ce qui fait qu’on est connecté avec notre audience et cela peut influencer la manière dont on fait le direct. Ce qui est important, c’est de comprendre qu’on ne travaille pas pour nous, on travaille pour ceux qui nous suivent.

Ressentez-vous cette défiance, cette haine, qui monte envers les journalistes ?

R. B. : Pour les historiens et les sociologues, cette défiance n’est pas nouvelle. Mai 68 était une époque où il y avait un très fort mouvement social et la défiance était très présente. Maintenant elle a peut-être tendance à s’exprimer sous des formes différentes, notamment grâce aux réseaux sociaux. Ce qui fait qu’aujourd’hui, la moindre erreur d’un journaliste, le moindre sujet, prise de parole qui pourrait être un peu contestable ou contesté, va être tout de suite découpé, partagé sur les réseaux sociaux des milliers de fois. Cela va renforcer le climat de défiance. Le moindre fait est scruté par tout le monde et il y a beaucoup plus d’écho qu’il pouvait y avoir à l’époque. Avant, quand un article était contesté, ça se discutait au comptoir du bar ou au marché. Mais avec les réseaux sociaux, il y a vraiment un effet démultiplicateur.

Pensez-vous être une solution pour lutter contre cette haine ?

R. B. : Il n’y a pas de solution magique. Cette défiance envers les médias semble exister depuis des décennies. De nombreuses personnes ont essayé de trouver des solutions, sans forcément réussir à enrayer cette dynamique. Le point le plus important aujourd’hui, c’est le dialogue. Cette défiance part surtout de préjugés sur notre travail et la façon dont fonctionnent les rédactions. La plupart du temps, les journalistes qui ont été agressés, l’ont été, non pas à cause de leur travail, mais par rapport aux médias qu’ils représentaient. J’ai eu la chance, dans le mouvement des Gilets jaunes, de pouvoir discuter avec des gens qui ont cette défiance envers les médias. Il y a une frange plus extrême qu’on ne réussira pas à réconcilier, c’est sûr, mais pour d’autres personnes, ouvertes au dialogue, il y a une possibilité de discussion. Cela ne va pas forcément jusqu’à convaincre, mais au moins expliquer notre travail et les difficultés qu’on a sur le terrain. Parfois, juste expliquer, permet d’aplanir des tensions.

« Le dialogue c’est vraiment le point sur lequel j’insiste »

Comment sensibiliser un plus grand public au travail du journaliste ?

R. B. : Ça peut être à travers des conférences ou une émission de télé. Mais il faudrait un média capable de porter ça. Ça pourrait aussi être via des supports numériques. Pas forcément sur Brut parce qu’on n’est pas dans cette idée de programme. Ou via des Facebook Live, ça ouvrirait une place importante aux débats. C’est une bonne idée de faire des conférences et qu’elles soient parfois retransmises sur internet. Ça permet d’avoir un double public. Le dialogue c’est vraiment le point sur lequel j’insiste. Je me rends compte qu’il y a beaucoup d’idées reçues sur le travail du journaliste.

Brut est axé sur les directs et les réseaux sociaux. N’y a-t-il pas un risque d’avoir des fake news dans les commentaire ? Comment luttez-vous contre cela ?

R. B. : Ce n’est pas parce que je suis en direct que je ne peux pas prendre de recul sur certains événements, informations dans les commentaires ou sur ce que je viens de voir. Tout simplement parce qu’à côté de ça, j’ai une rédaction qui peut m’envoyer des informations, via des agences, d’autre médias, ou par des sources personnelles comme les pompiers ou la police. J’ai un deuxième téléphone qui me permet, quand une information tombe, ou s’il y a une tendance qui ressort, de pouvoir la vérifier.

Que pensez-vous du rôle de l’éducation aux médias ?

R. B. : C’est un travail de générations en générations. Cela serait génial d’avoir des journalistes qui interviennent dans les collèges, et les lycées. Pour plein de choses : éduquer comment on s’informe, comment on évite les fake news ou les théories du complot. Quand on parle de la défiance envers les médias, il faut élargir la pensée. Cette défiance part aussi de la façon dont les gens s’informent, c’est-à-dire qu’aujourd’hui, n’importe quelle personne qui tweete quelque chose alarmant va être retweetée. Les gens ne vont pas vérifier l’info. Cela va parfois jusqu’à créer un sentiment de défiance car certains disent : « Regardez, lui, il donne cette info mais les journalistes n’en parlent pas. » La réalité c’est qu’on n’en parle pas parce qu’elle est fausse. Le but serait que les citoyens qui arrivent sur les réseaux sociaux puissent avoir tous les outils en main, mentalement et intellectuellement, pour faire le tri entre ce qui est vrai et faux.

Propos recueillis par Mélina RIVIÈRE et Suzanne RUBLON.

David Dufresne : « Les réseaux sociaux forment un nouveau front pour les journalistes »

Les réseaux sociaux, le terrain privilégié de David Dufresne. (Photo : Patrice Normand)

« Allô place Beauvau ? C’est pour un signalement. » Depuis trois mois, le journaliste David Dufresne répertorie sur son compte Twitter les violences policières subies par les « gilets jaunes ». Une enquête intense, dont il ressort bouleversé.

 


(Photo : Patrice Normand)

 

 

Le mercredi 6 mars dernier, la Haut-Commissaire aux droits de l’homme de l’ONU a réclamé à la France une « enquête approfondie » sur les violences policières commises durant les manifestations des Gilets jaunes. David Dufresne, s’est lui aussi intéressé à ce phénomène.

Pourquoi avoir commencé ce travail de recensement ?

David Dufresne : Le 3 décembre, lors des premières manifestations, je vois beaucoup de vidéos de violences policières sur les réseaux sociaux, notamment celle où des gilets jaunes se font tabasser dans un fast-food. Une violence déchaînée, illégitime, illégale. Sur le moment, je suis choqué. Je ne reconnais pas le maintien de l’ordre, sur lequel j’avais écrit un livre et réalisé un film, en 2007. Je n’imagine pas que cette violence va durer. Et je me rends compte que je me trompe. Personne n’en parle dans les médias mainstream (qui restent conformes aux standards à la mode, NDLR.). Le silence médiatique est d’autant plus insupportable qu’il facilite le déni politique. Face à ce double silence, je décide de répertorier tous les témoignages.

Comment vous expliquez ce silence médiatique ?

D. D. : Beaucoup de rédactions sont coupées de la réalité. Elles ont sacrifié le reportage ; perçu comme pas assez rentable. J’ai discuté avec un bon nombre de reporters, en radio et en télé, qui m’expliquaient que leur rédacteur en chef ne voulait pas croire ce qu’ils voyaient. Il y a aussi une trop grande dépendance aux sources policières, voire une proximité coupable. C’est très dur d’être critique vis-à-vis de la police : elle est en position de force. Elle peut tarir les informations, invoquer le droit de réserve ou le secret défense, dans certains cas. Et après un mois et demi de silence médiatique, mon travail a basculé dans la sur-médiatisation extrême. Cela interroge sur les pratiques actuelles du métier. Il doit y avoir un examen de conscience sur la couverture des Gilets jaunes. Le monde médiatique court à sa perte en ne voulant pas réfléchir sur son fonctionnement.

Tous vos tweets concernant les témoignages commencent par « Allô Place Beauvau – c’est pour un signalement ». Pourquoi ?

D. D. : Je connais bien ce milieu pour l’avoir beaucoup étudié. J’ai des contacts qui y travaillent. Si vous saviez le nombre de fonctionnaires qui m’ont encouragé à poursuivre mon enquête… Des CRS, des agents en civil, des anciens de l’IGPN. Ils sont dégoûtés par ce qu’il se passe. La police en charge du maintien de l’ordre est une police éminemment politisée, qui obéit à la Place Beauvau. C’est pourquoi, quand je les interpelle, c’est à Emmanuel Macron, Christophe Castaner et Laurent Nunez que je m’adresse. Aux donneurs d’ordre.

 

« J’ai un dossier complet derrière chaque blessure. »

 

Comment avez-vous procédé pour vérifier ces témoignages ?

D. D. : Quand je tweete un signalement, je dois le résumer en 280 signes. Mais il faut savoir que j’ai un dossier complet derrière chaque blessure. Ce que je mets en lumière, je le documente : je demande des photos, des certificats médicaux, des copies de plaintes. J’essaye d’obtenir une contextualisation la plus complète possible. C’est ce qui me prend le plus de temps. Je n’ai relayé aucune des grandes fake news qui ont pu circuler, comme celle de la mort d’un manifestant. Sur près de 500 signalements, il m’est arrivé d’apporter des précisions mais je n’ai pas fait d’erreurs sur ces cas-là. Pour preuve : ni Christophe Castaner, ni Edouard Philippe n’ont opposé de démenti.

Votre travail s’est construit à partir des réseaux sociaux. Vous en avez fait votre terrain.

D. D. : Je me rends également aux manifestations mais oui, les réseaux sociaux forment un nouveau front pour les journalistes. C’est un champ d’exploration extraordinaire. Deux siècles de reportages se sont fabriqué, aussi, en tendant l’oreille dans les cafés. Pour moi, les réseaux sociaux, c’est la même chose. C’est la rumeur d’un village, la clameur d’une ville, un pouls.

Certaines personnes pourraient vous rétorquer que les réseaux sociaux fourmillent de fake news

D. D. : Ce raisonnement n’est pas le bon. Regarder les réseaux sociaux de haut, avec du mépris, n’est pas bien constructif. C’est un terrain miné, mais comme tous les terrains où se rendent les journalistes. Il faut simplement être vigilant, vérifier et recouper les informations. Il est incroyable que désormais des gens aient pris le pli de filmer la police lors des manifestations. Aujourd’hui, on peut diffuser une vidéo en direct sans avoir des moyens colossaux. Ni même demander la moindre autorisation. Le bouleversement est total.

Pensez-vous faire un livre de cette enquête ?

D. D. : Ce travail est parti de manière totalement improvisée. C’est une expérience qui va me marquer à vie. Aujourd’hui, je suis indépendant et je pense qu’il y aura très certainement un projet, que ce soit un livre ou un documentaire. Il y a la matière pour en tout cas.

 

Propos recueillis par Arnaud Roszak.

Jérôme Bouvier : « Nous avons concrétisé un vieux rêve  »

Jérôme Bouvier est le président de l’association Journalisme et Citoyenneté qui organise depuis douze ans les Assises du journalisme. Cette nouvelle édition, plus internationale que jamais, représente pour lui une belle réussite.  

 

 

Cette année, le thème est « Médias : tous les mêmes ? ». Comment l’avez-vous choisi ?

Jérôme Bouvier : Nous l’avons choisi en juin dernier avec l’ensemble des collectifs des associations qui organisent les Assises. Aujourd’hui, nous sommes tous d’accord, y compris les journalistes, pour utiliser le terme globalisant « les médias ». C’est comme s’il y avait un personnage unique qui s’exprimait au nom de la diversité éditoriale, une seule voix au nom des 35 000 cartes de presse en France. C’est un glissement sémantique que je trouve dangereux. Si le thème a été choisi en amont, il fait écho aujourd’hui aux questions que nous pose la crise des Gilets jaunes.

Cette année, les Assises investissent un nouveau lieu. Qu’est-ce que cela change d’être à Mame ?

J.B. : Mame est un incubateur d’entreprises, qui mêle la tradition professionnelle aux nouveaux usages technologiques. C’est un lieu chargé de symboles, qui correspond parfaitement à l’état d’esprit des Assises. Il est sans doute moins pratique et moins confortable que le Palais des congrès de Tours, mais cela rend l’aventure excitante. C’est un espace chaleureux que nous sommes ravis d’investir.

Des étudiants en journalisme tourangeaux, tunisiens, québécois et libanais sont mobilisés lors des Assises. En quoi cette internationalisation est importante ?

J.B. : Depuis la création des Assises, nous souhaitions que cet évènement concerne les professionnels de demain : les étudiants en journalisme. Cela permet d’échanger sur les pratiques professionnelles, notamment sur les questions déontologiques. Il y a rapidement eu une forte mobilisation des écoles françaises. Je suis ravi de voir qu’au fil des années, c’est un rendez-vous que personne ne rate. Puis les propositions ont dépassé les frontières. C’est ainsi que l’on a pu réaliser la première édition des Assises du journalisme de Tunis, en novembre 2018. Nous avons concrétisé un vieux rêve, celui de faire dialoguer les deux rives de la Méditerranée.

 

Propos recueillis par Perrine Basset et Mathilde Warda.