[LE RÉSUMÉ] Voici les gagnants des prix des Assises 2021

Photo : Romain Leloutre/EPJT

Les prix des Assises 2021 ont été remis ce jeudi 30 octobre par le journaliste Patrick Cohen, président du jury. Le magazine scientifique Epsiloon et la dessinatrice COCO ont notamment été récompensés.

 Les prix des Assises internationales du journalisme de Tours récompensent chaque année les publications des douze derniers mois qui interrogent le mieux le journalisme et éclairent la pratique du métier. Patrick Cohen, président du jury, a récompensé les différents journalistes et auteurs jeudi 30 octobre 2021.

Retrouvez tous les nommés aux différents prix ici.

Le Grand prix du journalisme Michèle Léridon 

Le grand prix du journalisme des Assises distingue la ou le journaliste, le média, le collectif ou l’action éditoriale qui a le mieux honoré les valeurs du journalisme lors de l’année écoulée. Le magazine scientifique Epsiloon remporte le prix.

Epsiloon, c’est une aventure menée par douze journalistes qui ont préféré quitter le journal autrefois référent mais aujourd’hui malmené Sciences & vie afin de créer un magazine d’information scientifique indépendant et rigoureux.

«Ce prix et cette reconnaissance de la profession ont une importance pour nous car si nous avons eu l’envie et l’énergie de relancer un magazine papier juste après le Covid et plus encore au XIXe siècle, c’est parce que l’on aime profondément notre métier et qu’on y croit », a déclaré Mathilde Fontez, corédactrice en cheffe d’Epsiloon

Le prix du livre du journalisme

La dessinatrice de presse COCO  est distinguée pour Dessiner encore, sa première bande dessinée, sortie en mars 2021, où elle raconte sa vie depuis l’attentat à Charlie Hebdo de janvier 2015.

« Je suis très heureuse. Mais pour être très honnête, j’ai toujours du mal à me réjouir car ce livre n’aurait jamais dû exister. Mais, finalement, il existe car il faut pouvoir raconter et témoigner pour que la mort n’ait pas le dernier mot. Moi j’ai choisi de me tourner vers le journalisme et le dessin. Ce livre c’est un livre sur la solitude, l’esprit d’équipe, l’esprit d’une rédaction mais surtout l’esprit Charlie qui était représenté par des gens formidables et engagés qui défendaient des valeurs fondamentales », a témoigné COCO, la voix tremblante.

Le prix Recherche 

Ce prix récompense le meilleur livre de recherche sur le journalisme et sa pratique. Il est remis par un collège de sept chercheurs. Marie-Noëlle Doutreix en est la grande gagnante avec son livre 2020, Wikipédia et l’actualité. Qualité de l’information et normes collaboratives d’un média en ligne. 

Le prix Enquête et reportage

Ce prix est remis par vingt-huit étudiants issus des quatorze écoles de journalisme reconnues par la CEJ (Conférence des écoles de journalisme) dont l’EPJT fait partie. Le documentaire de Marie Portolano « Je ne suis pas une salope, je suis journaliste » sur le sexisme et la place des femmes dans le journalisme sportif a conquis les futurs journalistes.

« Ce qui me touche particulièrement c’est que ce sont des étudiants qui ont décerné le prix donc j’ai un peu l’impression de les avoir aidé », a souligné émue Marie Portolano. Guillaume Priou, coréalisateur du documentaire, a ajouté : « Si nous avons pu faire un peu avancer les choses, nous en sommes très fiers. »

 

[LE RÉSUMÉ] Le grand débat des Assises : conjuguer fin de mois et fin du monde

Photo : Romain Leloutre/EPJT

RETROUVEZ L’ESSENTIEL DE L’ÉVÉNEMENT « CONJUGUER FIN DE MOIS ET FIN DU MONDE »

Animé par Catherine Boullay, journaliste spécialiste des médias à L’Opinion, avec Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT ; Patrick Cohen, président du jury 2021, journaliste-présentateur sur France Culture et chroniqueur dans l’émission « C à vous » sur France 5 ; Valérie Masson-Delmotte, co-présidente du Giec.

LES ENJEUX

Les préoccupations sociales peuvent parfois s’opposer à celles liées au réchauffement climatique. Concilier justice sociale et écologique n’est pas une mince affaire. Des initiatives ont vu le jour comme celle portée par Nicolas Hulot et Laurent Berger. Ces derniers proposent un « pacte du pouvoir de vivre » pour lutter contre le dérèglement climatique tout en améliorant le quotidien des citoyens. Les trois intervenants apportent leur éclairage au débat public lié au pouvoir d’achat et à la défense de l’environnement.

CE QU’ILS ONT DIT

Laurent Berger : « Aucun sujet n’est superflu lorsque l’on veut traiter de la fin du monde et de la fin de mois. La principale erreur, c’est de les opposer. Il faut regarder les choses avec une ambition de transition écologique à hauteur de femmes et d’hommes. On peut de plus en plus porter l’idée que la transition écologique devra être une transition juste. Il faut socialement accompagner cette transition pour aider ceux qui seront le plus impactés. »

« Ces questions demandent du temps pour les traiter. Or, j’ai le sentiment que les journalistes ont de moins en moins de temps et de moyens pour faire ce travail. Quand les rapports du GIEC sortent, on en parle pendant deux jours. Mais on pourrait feuilletonner dessus pendant des semaines entières vu leur épaisseur. »

Patrick Cohen :  « La fin de mois et la fin du monde s’opposent en permanence dans l’actualité. C’est difficile de saisir les enjeux et de comprendre les bons scénarios à retenir vis-à-vis de l’actualité environnementale. »

« Heureusement, il n’y a plus de climatosceptiques qui le disent ouvertement. Là où il y a de la complexité, c’est sur le chemin à trouver pour lutter contre le réchauffement climatique. Or, nous sommes dans un paysage médiatique où la simplicité est bien plus utilisée. »

Valérie Masson-Delmotte : «  Quand je regarde le journal de 20H, il y a une forme de dissonance cognitive car on retrouve souvent des éléments contradictoires. Les enjeux du changement climatique ne sont plus niés mais on retrouve des discours d’inaction. Les journalistes ont de vraies difficultés à le comprendre. »
 
 

« Est-ce que les médias donnent suffisamment d’informations pour que les Français puissent comprendre ce qui pèsent ou non sur leur empreinte carbone ? Ce n’est pas le cas à mes yeux. Je ne suis pas sûr que les grands médias parviennent à créer des récits qui expliquent cela. Les chaînes d’informations cherchent ce qui est clivant et c’est très différent de ce qui constitue une information scientifique crédible et robuste. »

À RETENIR

Les trois acteurs du grand débat des Assises ont exprimé leurs positions respectives tout en mettant en avant l’intérêt des Français vis-à-vis des questions climatiques. Mais les solutions qui permettraient de lutter contre le réchauffement climatique tout en aidant les plus fragiles demeurent complexes. S’il n’y a pas de chemin univoque pour concilier ces objectifs, il apparaît néanmoins primordial que la classe journalistique s’empare de ces sujets en y consacrant plus de moyens techniques et économiques. L’actualité devrait être plus globalement traitée sous le prisme de l’écologie avec des reportages didactiques.

Alexis Gaucher

[INTERVIEW] Kathleen Grosset : « On ne punit pas, on émet un avis »

Présidente du Conseil de déontologie journalistique et de médiation, Kathleen Grosset insiste sur la nécessité et l’utilité de cet organe d’autorégulation indépendant pour les médias français.

Kathleen Grosset est arrivée à la tête du Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM) en début d’année 2021. Ancienne présidente de la Fédération française des agences de presse, elle a également été vice-présidente de la création de l’Observatoire de la déontologie et de l’information (ODI) de 2012 à 2020.

Le CDJM reste une instance peu connue du grand public. Concrètement quel est son rôle ?

C’est une association qui réunit des journalistes, des éditeurs, des agences de presse et des représentants du public. C’est un organe d’autorégulation. Toute personne peut nous saisir dès qu’il a l’impression d’avoir vu, lu ou entendu une faute déontologique dans un média français. Nous parlons bien de la déontologie, pas de ce qui relève de la loi. Pour ça, il y a les tribunaux. Le Conseil n’a pas à intervenir dans ce domaine. Nous examinons ensuite les requêtes et si nous les jugeons recevables, nous rendons un avis.

De 2012 à 2020, l’Observatoire de la déontologie de l’information réalisait aussi une mission similaire. Qu’apporte de plus le CDJM ?

L’observatoire permettait de comprendre les erreurs des journalistes et d’en faire un rapport annuel pour en tirer des conclusions très générales. En 2020, il  nous a semblé important de créer un conseil de presse comme il en existe dans beaucoup de pays. En France, il manquait la présence d’un organe indépendant, différent des médiateurs et des chartes qui existent déjà dans chaque média. Notre force, c’est notre indépendance. Nous ne subissons aucune pression et nous ne sommes pas un tribunal. On ne punit pas. On émet juste un avis. Il revient ensuite aux rédactions concernées de nous écouter et de prendre en compte ou non les fautes que nous avons pu constatées.

Quel bilan faites-vous après plus d’un an d’existence ?

Depuis sa création en 2020, nous avons reçu 450 saisines qui concernaient 200 actes journalistiques. Mais parmi toutes ces saisines, 70 % n’ont pas été retenues car nous avons estimé qu’elles ne portaient pas sur des fautes de déontologie mais plutôt sur des questions de lignes éditoriales ou de liberté d’expression sur lesquelles nous n’avons pas à rendre une décision. Au total, le conseil a rendu 40 avis dont seulement 40 % ont été jugés “fondés”. Pour nous, retenir une saisine ne veut pas forcément dire qu’il y a faute.

Comment réagissez-vous au fait que le Conseil ne fasse pas l’unanimité dans la profession ?

Je ne comprends pas que le conseil puisse faire autant débat. Sincèrement. Car nous sommes vraiment indépendants. Nous ne sommes pas là pour punir. Je pense qu’il vaut tout de même mieux avoir un organe d’autorégulation, qui intègre des journalistes et des citoyens plutôt qu’un organe gouvernemental qui rende des décisions coercitives.

Propos recueillis par Enzo Maubert

 

 

 

[LE RÉSUMÉ] Police et journalisme, après le rapport Delarue quelles avancées ?

Retrouvez l’essentiel de l’événement “Police et journalisme, après le rapport Delarue quelles avancées ?”

Photo : Romain Leloutre/EPJT

Animé par Loïc HERVOUET, journaliste, formateur pour l’ONG Actions Médias Francophones avec : le colonel Nicolas BENEVENT, directeur de la communication de la Gendarmerie Nationale ; Pierre-Henri BRANDET, directeur de la communication du ministère de l’Intérieur : Fabrice CASADEBAIG, conseiller spécial (DGMIC) du ministère de la Culture ; Jean-Marie DELARUE, conseiller d’Etat honoraire, président de la commission indépendante sur les relations entre les journalistes et forces de l’ordre ; Alain MORVAN, responsable CFDT Grand-Est ; Vincent LANIER, secrétaire général SNJ ; Emmanuel VIRE, secrétaire général SNJ-CGT.

LES ENJEUX

En pleine contestation de la loi « sécurité globale » le rapport Delarue voit le jour. Ce texte vise à l’amélioration des relations entre la presse et les agents de sécurité. À l’heure où les incidents avec les journalistes se multiplient et où les forces de l’ordre intègrent des services de communication de plus en plus hermétiques aux professionnels de la presse, comment pacifier la relation entre journalisme et police ?

CE QU’ILS ONT DIT

Pierre-Henri BRANDET : «  L’équilibre est difficile à trouver entre l’ordre public et le respect des libertés. La transformation du paysage médiatique mais aussi des manifestations, qui ont connu dans leur violence et leur structuration des bouleversements majeurs, ont considérablement modifié les stratégies de maintien de l’ordre. »

« Les forces de sécurité, surtout dans les situations de haute intensité, doivent pouvoir faire preuve de discernement pour faire la part des choses entre ceux qui exercent une activité de journaliste et les manifestants. »

Jean-Marie DELARUE : « Il faut des signes pour que les journalistes soient identifiables auprès des forces de l’ordre : une attestation d’employeur, faite sur un modèle à peu près uniforme par exemple. Car la carte de presse ne couvre pas toutes les situations d’emploi des journalistes. »

« Il importe au gouvernement de se saisir de l’état d’esprit des forces de sécurité. Le métier du maintien de l’ordre est un métier extrêmement difficile et aider à l’identification des journalistes est un moyen de les aider. Je n’impose pas les moyens mais j’invite les journalistes à travailler sur la question pour que les agressions cessent et que vous puissiez exercer votre métier en toute quiétude. »

Fabrice CASADEBAIG : « Une partie des journalistes n’ont pas nécessairement la carte de presse et une partie d’entre eux n’ont pas d’employeur non plus. Peut-être qu’il faudrait imaginer un système de déclaration, génératrice d’une attestation qui pourrait être présentée aux forces de l’ordre. »

Nicolas BENEVENT : « En tant qu’agent du service public, nous avons le devoir d’expliquer comment nous travaillons, d’où l’idée d’une formation en lien avec les médias. Le déploiement des caméras piétons a également commencé cet été, de même que celui des équipes de liaisons et formations qui ont vocation à guider, renseigner et échanger avec le public. »

Vincent LANIER : « Les journalistes sont devenus un problème. Maintenant, il va falloir présenter la carte de presse, un formulaire, une auto attestation, tout ça ressemble à une usine à gaz. On a recensé plus de 200 cas de journalistes qui ont été molestés ou empêchés de travailler par les forces de l’ordre et dans 99% des cas, ils étaient clairement identifiés comme journalistes, avec un dossard presse ou du matériel. Cela n’a pas empêché qu’ils soient matraqués. Pour moi, le problème il ne vient pas des journalistes. »

Emmanuel VIRE : « Nous avons en France une stratégie de maintien de l’ordre, matérialisée par le Schéma national du maintien de l’ordre (SNMO) qui a profondément évolué, comme le phénomène des nasses par exemple. La situation, on la connaît : il est de plus en plus difficile pour n’importe quel citoyen de manifester. Ce que l’on veut, c’est que le SNMO soit réécrit le plus rapidement rapidement possible. »

Pavol SZALAI : « La France est deuxième en matière de violences sur les journalistes. Ce chiffre n’est pas digne d’un pays membre de l’Union européenne qui va bientôt présider le Conseil de l’Union. La France doit se montrer exemplaire. Les sanctions disciplinaires peinent par ailleurs à aboutir. Il faut aussi une réconciliation entre forces de l’ordre et journalistes mais il n’y a pas de réconciliation sans justice. »

Alain MORVAN :  « L’accès à l’information ne peut pas être conditionnable. Pour moi, restreindre l’accès à l’espace public est contradictoire avec le travail de journaliste. Aujourd’hui, le débat est de contrôler une profession qui a justement besoin de liberté. Il faudrait peut-être prévoir dans la loi des circonstances aggravantes pour compléter la protection juridique des journalistes.»

À RETENIR

La tension était palpable sur les conclusions tirées du rapport Delarue. Les solutions proposées sont jugées insuffisantes par Emmanuel Vire, Vincent Lanier et Pavol Szalai. Le point de crispation : l’identification des journalistes, considérée comme une restriction trop importante de la liberté de la presse mais aussi de l’accès à l’espace public. L’élaboration du Schéma national du maintien de l’ordre, rédigé par le ministère de l’Intérieur, a aussi été pointé du doigt à l’instar des gardes à vue abusives à l’œuvre dans les manifestations, notamment au moment de la dispersion des foules. Du côté des représentants de la police et de la gendarmerie, des progrès ont été, à contrario, soulignés comme la surveillance de l’activité des agents de sécurité ou le déploiement de nouvelles technologies. Une problématique cependant persiste : aucune statistique institutionnelle ne permet aujourd’hui de rendre compte de l’ampleur des violences perpétrées à l’encontre des journalistes mais aussi des suites judiciaires et des condamnations de leurs auteurs.

Anne-Charlotte Le Marec