Même si la révolution de 2011 a permis d’améliorer les conditions de travail des journalistes, entre le manque de moyens, d’indépendance et de régulation, l’exercice de ce métier reste parfois compliqué. Photo : Romain Bizeul

En pleine mutation, le journalisme maghrébin jouit de nombreuses avancées professionnelles et sociales héritées des révoltes de 2011. Si le début de la professionnalisation du métier est prometteur, rien ne semble encore définitivement acquis.


Le document sortira d’ici quelques mois. “Notre code de déontologie journalistique vise à professionnaliser le journalisme en Tunisie et établir une confiance entre journalistes et citoyens”, affirme le président du comité exécutif du conseil de déontologie tunisien, Manoubi Mouraki. Encore à l’état de projet, ce texte symbolise la récente évolution de la profession. La révolution de Jasmin est passée par là. Les liens entre la révolte du peuple tunisien de 2011 et le renouveau du journalisme sont évidents. L’officialisation de ce code est d’ailleurs prévue le 14 janvier 2019, date du huitième anniversaire de la chute de Ben Ali.

À travers les pays nord-africains les initiatives fleurissent. Difficile pourtant de considérer l’évolution de la professionnalisation, de l’indépendance ou encore de la formation initiale et continue comme acquise. Selon les pays, le chemin à parcourir est plus ou moins semé d’embûches.

La carte de presse, lorsqu’elle existe, est souvent attribuée par les associations de journalistes ou par les instances de régulation. Mais les modalités d’octroi donnent lieu à des conflits au sein de la profession et bien des journalistes préfèrent s’en passer. “Parmi les journalistes sous contrat, très peu sont déclarés officiellement à la sécurité sociale [les journalistes algériens sont assurés, NDLR]”, assure Marie-Soleil Frère, spécialiste des médias africains. Dans son ouvrage Journalismes d’Afrique, elle explique que l’absence d’une protection juridique et sociale solide des journalistes sur le continent africain pose souvent problème : “Le journaliste ne jouit d’aucun dédommagement quand il tombe malade ou est victime d’un accident du travail.”

 

La professionnalisation en réponse aux pressions

La question est présente à toutes les échelles. “L’argent est le nerf de la guerre”, constate Belkacem Mostefaoui, professeur à l’École nationale supérieure de journalisme et des sciences de l’information d’Alger. Bien souvent, les valeurs de la profession (neutralité, objectivité, etc.) se heurtent au manque d’indépendance économique des titres de presse.

En Algérie, par exemple, depuis les printemps arabes, “les revenus publicitaires sont devenus vitaux pour les journaux car leurs ventes sont très faibles, poursuit le professeur. Les médias sont dépendants des agences de publicités et ces agences sont contrôlées par l’État algérien.”

Le pays a vu la naissance d’une cinquantaine de médias depuis 2011. Pourtant Belkacem Mostefaoui relativise cette avancée. Il observe que trop souvent les investisseurs sont proches du pouvoir alors même que le monopole de l’Etat sur la presse n’est plus inscrit dans la loi.

Si la création de médias privés, comme en Tunisie, a aidé la presse à repartir sur des bases plus professionnelles, l’indépendance éditoriale des journaux du pays reste fragile. Depuis 2011 et selon Rim Mathlouti, correspondante française d’Arte en Tunisie, “les journalistes sont très mal vus” : “Ce n’est pas normal que des policiers passent derrière moi pour interroger les personnes que j’ai interviewées.”

Elle note cependant une amélioration des pratiques : “Ces deux dernières années, il y a plus d’enquêtes, de grands reportages et d’émissions à la radio. Ça se dessine de manière plus sérieuse et professionnelle. Le pays se remet petit à petit.” Et cela, grâce aux nombreuses formations en journalisme proposées dans les pays du Maghreb, qui remettent à l’ordre du jour la première qualité du journaliste : informer.

Ces journalistes entrent actuellement dans un large processus de professionnalisation. C’est l’un des chantiers majeurs dans les pays ayant connus les grands basculements de 2011. L’encadrement passe notamment par la formation des journalistes, comme en Tunisie, où la seule école publique délivrant un diplôme de journaliste, l’Ipsi, s’adapte aux nouvelles problématiques du pays. Malgré tout, la plupart des écoles ne marquent pas de frontières entre le métier de journaliste et celui de communiquant. Une situation fragilisée par la précarité du métier. “Les jeunes se retrouvent précarisés et se plient aux volontés des entreprises de presse. Ils deviennent des journalistes communicants”, résume Belkacem Mostefaoui.

 

« On est constamment sur écoute »

Avec les nouvelles libertés dont disposent les journalistes, les formations étoffent leurs contenus. Pour cela, elles peuvent compter sur de larges programmes de financements internationaux. À l’initiative de l’Union européenne, les aides et les accompagnements sont nombreux. Ces derniers permettent de se former sur les pratiques journalistiques, mais également de financer des outils techniques. Selon Rim Mathlouti, les programmes d’aides portent leurs fruits. “Les journalistes politiques travaillent beaucoup plus l’enquête qu’avant, grâce à des programmes internationaux et des formations pour former et perfectionner les professionnels”, affirme-t-elle. Les formations prennent en exemple les modèles français ou plus généralement européens, probablement du fait de l’origine des financements. La création d’un nouveau code de déontologie en Tunisie ne fait pas exception. Les textes du Syndicat national des journalistes (SNJ) ou de la charte de Munich l’ont largement influencé, tout en prenant en compte les problèmes spécifiques du pays.

S’inspirer de ce qui se fait ailleurs ne suffit pourtant pas. Le journalisme ne peut se développer sans davantage d’avancées majeures sur le plan des libertés fondamentales. “Théoriquement, les lois garantissent la liberté des journalistes, mais la réalité sur le terrain est beaucoup plus difficile”, reconnaît Belkacem Mostefaoui. Rim Mathlouti l’observe au quotidien. Elle assure être « constamment sur écoute ». Au Maroc, Hicham Mansouri, a pu également voir ces limites. Le journaliste a dû trouver l’asile en France après une enquête sur le pouvoir dans son pays : “Les services secrets sont experts dans la répression ‘douce’, ils cherchent la moindre preuve pour nous incarcérer, s’indigne le membre de l’Association marocaine pour le journalisme d’investigation. Quand ils n’en trouvent pas, ils les créent de toutes pièces comme ce fut le cas pour moi.” Si 2011 a bâti les fondations de la liberté de la presse au Maghreb, la professionnalisation du journalisme y demeure un vaste chantier.

Lucas Beulin, Romain Bizeul et Clara Gaillot